2024


Perrine Simon-Nahum, Sagesse du politique, L’Observatoire, 2023.

Simon Nahum

          « Comment les démocraties peuvent-elles redevenir désirables ? » La question est particulièrement pertinente à une époque où un peu partout dans le monde, les électeurs (base même d’une démocratie) tendent à privilégier des régimes fort, comme si eux seuls pouvaient répondre aux crises sanitaires, écologiques, démographiques, guerrières qui se multiplient. Il ne s’agit pas d’une impression subjective : les indicateurs mis au point par Freedhom House, organisme chargé d’étudier l’état de la démocratie dans le monde, confirment ce recul, ainsi que des sondages surprenants (16 % des Français sondés en 2021 se disent éloignés de la démocratie).
          Perrine Simon-Nahum, professeur à l’ENS, s’est penchée sur la question, d’abord de façon historique, en étudiant les trois âges de la démocratie, puis de façon philosophique, isolant la question sans doute essentielle : comment concilier les deux fondements de la démocratie, l’ordre collectif et l’épanouissement individuel ? La cause philosophique du mal lui semble la montée d’un ressentiment polymorphe mais systématique, qui s’auto-entretient et s’accentue rapidement. Mais aussi le dévoiement de l’idée européenne, qui aurait dû être un recours et un garant de nos libertés, mais qui s’est vue instrumentalisée par les gouvernements pour détourner sur elle la colère de l’opinion face à des mesures impopulaires. L’Europe occidentale porte dès lors une lourde responsabilité dans la faillite de l’idéal démocratique, qui cesse d’être un « horizon régulateur » pour se réduire à un « égalitarisme des conditions » impossible à atteindre, donc toujours décevant.
          Ce ressentiment est accentué par les réseaux sociaux et par la tendance générale de l’époque à la simplification et au complotisme. Or, le ressentiment instaure un climat délétère qui a toujours été favorable au populisme et, à sa suite, à l’autoritarisme. Il convient d’en observer les signes avant-coureurs avant qu’il ne soit trop tard pour inverser la tendance. Le principal est l’importance accordée aux émotions collectives qui se focalisent contre un ennemi commun, au détriment du dialogue et de la faculté de juger, qu’il faut sanctuariser.
          Pour trouver une solution, Perrine Simon-Nahum propose de suivre les conseils jadis donnés par Raymond Aron et Michel Foucault d’étudier un régime en fonction des contraintes dont il témoigne et des réponses qu’il y apporte, et non en le rapportant aux grands principes dont il se réclame. Cette « conversion du regard » permettrait de transformer la faiblesse des démocraties (l’impossibilité à faire respecter leurs principes) en force (la réponse donnée aux problèmes rencontrés). Il faut éviter de donner à la démocratie des « habits trop grands », des buts trop ambitieux qui conduiront à des déceptions.
          En particulier, il convient de la limiter à sa définition de régime politique sans croire qu’elle puisse « s’identifier aux conditions de bien-être qui ont accompagné la croissance économique ». Le mirage d’un État providence aux mesures sociales généreuses, né dans l’après-guerre, a « laissé en suspens la question de l’exercice du pouvoir ». Cela pouvait fonctionner en période de croissance, mais les revendications sont restées les mêmes lorsque celle-ci s’est ralentie. La démocratie a alors cessé, aux yeux des citoyens, de s’identifier à l’égalité et a semblé liée au capitalisme. Cette tendance a été particulièrement visible lors de la réunification de l’Allemagne, qui s’est fait au nom de l’économie (égalité des revenus entre les deux Allemagne) en sacrifiant la dimension politique. La réponse à la crise des subprimes en 2008 est allée dans le même sens. Il en est sorti un « néolibéralisme » qui stigmatisait les plus pauvres, inadaptés au monde de la concurrence, et non l’avidité des plus riches. La fin de l’État providence qui s’en est suivie a augmenté le ressentiment.

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Louise L. Lambrichs, Sur le fil, envolées, dessins Granjabiel, Douro, 2024.

Lambrichs

    
                                    Le trait unit et sépare
    
                                       Divise et souligne
     
                                 Oriente et touche au vif
    
                                        Invite et interroge
   
                                      S’inscrit et s’élance

     
                                  Déchire et rassemble

          Poèmes et dessins, dans ce recueil, semblent posés « sur le fil », sombrant d’un côté, s’envolant de l’autre… Dans les dessins de Granjabiel (qui avait déjà illustré Bris et collages de Louise L. Lambrichs), le fil traverse horizontalement la page, comme un axe entre le noir et le blanc, l’insouciance et la menace, l’envol et la torpeur. C’est le moment où les personnages, hommes ou animaux, s’inversent ou se transmuent. À cet axe horizontal répond, sur la page de droite, l’axe vertical du poème, dont les vers sont centrés comme si un miroir invisible se dressait au milieu de la page.
          Côté noir, l’abîme où l’on sombre irrémédiablement, l’abandon à un sommeil sans rêve, à une vie sans idéal, à un confort aveugle aux désastres du monde. Le « monde cannibale », violent ou mercantile. Le poème se fait dur, révolté, devant la barbarie et, surtout, devant l’aveuglement. « Bâtissez encore des cathédrales sur des charniers ». Dans les dessins, les profondeurs sont souvent menaçantes, dépassant à peine le fil, comme des icebergs, ou l’aileron du requin. L’oiseau qui ouvre le bec devant la toute petite tête émergeant de la terre n’imagine pas le monstrueux serpent qui la prolonge…
          Côté blanc, tout « ce qui compte et ne se chiffre pas », la « petite lumière » que l’on cherche au fond de soi, du silence, des mots. Car entre les deux, le fil est peut-être celui de la langue. Le monde se dit, s’écrit, bruyamment ou en silence. La parole aussi a ses deux versants. D’un côté, les bavardages bruyants, le « grand brouhaha », les « voix absentes » des beaux parleurs, la « parole lisse / enflée de déjà vu d’inconsistance ». Mais en face, il y a ceux qui écoutent, muets, « les endettés de l’âme ». C’est là que s’opèrent les vrais miracles, dans le silence, « en douce et en coulisses / Au creux des âmes encorbellées ». Ce qui ne nous empêche pas d’écouter aussi « la langue puissante des poètes ancrée dans le vulnérable / les failles de l’être par où surgissent / inattendues / d’insolentes lucioles »…
          L’abîme devient alors ce que l’on doit explorer pour en faire jaillir de nouveaux espoirs, une langue purifiée et régénératrice : « Ma pensée s’est tissée en secret dans les creux / Les failles à claire-voie / Les silences bavards / Comme la mer sculpte la roche ». Il ne faut pas craindre d’affronter les monstres souterrains ou sous-marins, il faut toucher le fond de ce « grand sac de larmes » dans lequel on baigne comme dans une mer intérieure. Le désespoir alors se retourne comme un gant, grâce à un regard doux, un sourire clair, une voix tendre.
          Pour celui qui sait creuser, piocher, fouiller, forer, dans le monde comme en lui-même, dans le silence, dans la lecture, les abîmes contiennent aussi des pépites. Ce recueil, qui nous invite à « tenir sur le fil sans désemparer », laisse à l’espoir le verso de la révolte. Il écoute les mots pétiller et se répondre : « Ils explosent chacun fourmille de sens qu’il trimballe en tous sens / Caracolant brinquebalant parmi les autres ils s’aiment et s’emboîtent / Se frottent et se repoussent ». Tel est le secret du poète « heureux de son désespoir », et qui sait partager son bonheur avec son lecteur…

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Voir aussi :
Quelques lettres d’elle, Les amants de V., Malpensa. Bris et collages.

Mathias Lair, Aucune histoire, jamais, Sans Escale, 2021.

Lair

          « Toute histoire est mensonge dès qu’elle se referme sur elle-même, le réel qu’elle suppose est reconstruit de toutes pièces ou presque. La vraisemblance suffit. » C’est contre ce principe que s’élève le narrateur du récit cadre, un auteur qui tâche de convaincre un interlocuteur rebelle. Le roman se construit donc à deux niveaux : l’histoire qu’il tente de raconter, en caractères italiques, et les conversations, en caractères romains, qu’elle suscite entre son auteur et un « Vieux » perpétuellement insatisfait du résultat.
          Pour faire simple, les récits intermédiaires évoquent, en italiques, la conception d’un embryon bavard, durant la dernière guerre, son combat contre une faiseuse d’anges, la rencontre de ses parents, dans des passages tour à tour mystiques, poétiques, tragiques, drôles, et parfois tout cela ensemble. Et d’autres histoires, au fur et à mesure des réflexions des deux personnages qui s’expriment plutôt en romains. Le Vieux a une conception claire et figée de l’histoire, qui doit observer quatre principes, respecter les convenances. Il veille à « l’efficacité narrative ». L’auteur se rebelle contre cette vision étriquée – « Je ne suis quand même pas obligé de sacrifier à la mode de l’autofiction ! » mais il tente malgré tout de satisfaire son interlocuteur, reprend son récit, change d’approche ou de sujet. Il tient à distinguer l’auteur, le narrateur, les personnages. Mais si les personnages mettent à leur tour en place des personnages, deviennent-ils auteurs ou narrateurs ? C’est un jeu de poupées russes, ou de miroirs placés face à face. Une analyse sérieuse, mais entreprise avec un humour efficace.
          Les différents récits perdent peu à peu de leur importance, et les réflexions de l’auteur passent eux-mêmes au second plan face à la question qui peu à peu titille le lecteur : qui est le Vieux ? On pense d’abord à un éditeur, bien sûr, mais il n’a pas le projet de publier le texte. Un conseiller littéraire ? Un psychanalyste ? Un universitaire, comble de l’infamie (« Il est de cette tribu qui colonise et infeste les lieux de la narration ») ? Un lecteur exigeant, espèce de Moloch dévoreur d’histoires ? Ou à l’inverse l’écho, en tout écrivain, de toute la littérature antérieure, « celui de milliers de parleurs aujourd’hui disparus, de bâtisseurs d’histoires » ?
          Une piste semble bientôt se dégager : et s’il s’agissait purement et simplement de Dieu ? Quand on lui demande qui il est, le Vieux répond « qu’il était ce qu’il était », comme Yahvé — sauf qu’il le fait dans un souffle inaudible (« C’est du moins ce que j’ai cru comprendre »). Les appels du pied se multiplient. Le Vieux se croit omnipotent, tiens ; il est puissant et inaccessible, tiens tiens ; n’est pas du même monde que l’auteur, tiens tiens tiens… « Pour un peu il se prendrait pour un être éternel, vous voyez ce que je veux dire. » On voit très bien (car le « vous » introduit subrepticement un autre niveau narratif, celui du lecteur). Tout nous pousse vers cette interprétation : l’âme en quête d’absolu (« quelle est cette présence dont je n’arrive pas à me passer ? ») préfère se donner un Dieu pour interlocuteur pour exorciser une voix intérieure (« Mieux vaut encore lui parler et la sentir venir de l’extérieur »). Mais celui-ci est étouffé par la tradition et incapable de comprendre le monde moderne (« Passé le XVIIIème, il n’y a plus rien pour lui »), ce qui agace prodigieusement l’auteur narrateur.
          Le dialogue, conflictuel, qui tourne au match de boxe, devient alors le vrai sujet du roman. Il s’agit non seulement de faire éclater les règles usuelles de la narratologie, mais aussi toute notion de vérité (« Toute vérité dépend d’un présupposé purement gratuit »). Le Vieux prend coup sur coup, répond, argumente, prend l’auteur à son propre piège (« En clamant que je ne mange pas de ce pain-là, est-ce que je ne fais qu’avaler de misérables hosties ? ») Étrange dialogue entre un homme faisant profession d’athéisme, qui s’interroge sur l’existence du Vieux, qui a même, dans d’autres livres, « décrit sa disparition »… et une figure tutélaire et insaisissable qui a toutes les apparences du divin, même si l’hypothèse est écartée. Si le récit en italiques parle de la conception et la naissance de l’auteur, le récit cadre, en romains, pourrait bien nous décrire l’émergence de la notion de Dieu dans une conscience travaillée par son absence…
          Car oui, il y a une incontestable dimension mystique dans la conception racontée par le fœtus friand d’italiques. On croit parfois lire du maître Eckhart : « Car il s’agit, oui, d’un déchirement ; d’une blessure par où s’écoula mon néant, par où je pris densité. » La naissance est un passage du sujet absolu « à un état de larve prise dans mille pincements et petits plaisirs vite pris vite épuisés. » Derrière l’ironie, on perçoit comme une plainte de l’esprit éthéré pris au piège de la matière… « Qu’est-ce que cette mystique ? » grogne le Vieux.
          Pour se débarrasser de cet interlocuteur encombrant, l’auteur ose même une parodie de la Genèse, enfermant le Vieux dans l’histoire qu’il raconte, pour pouvoir l’achever – « Il faut pourtant qu’il s’identifie à mon personnage, qu’il en sente le déclin irréversible, et la disparition ». Ainsi le Vieux passe-t-il des romains à l’italiques, où l’on menace de le tuer… Ce saut narratif, qui évoque ce que Genette nommait métalepse, un franchissement du seuil narratif qui sépare deux univers irréductibles, est un des points culminants de ce singulier roman sans histoire, mais non sans sujet. Car si, en fin de compte, une des identités du Vieux peut être le lecteur, n
est-ce pas moi, à mon tour, qui suis invité à disparaître ? Allons, il est peut-être temps de le faire...

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Voir aussi :
Oublis d'ébloui, Aïeux de misère, Ainsi soit je. L'amour hors sol.
 

Annie Dana, Le piège des aveux, préface de Michel Host, Éditions unicité, 2023.

Dana

          « Je crois à la fiction qui porte des mots, je sais jusqu’où elle peut conduire ceux qui les prononcent et ceux qui les écoutent. » Fiction ? Peut-être, peut-être pas… En tout cas, un récit performatif, qui agit sur les personnages et sur le lecteur. Un « piège », nous dit le titre, et le mot s’applique au lecteur aussi bien qu’aux personnages… L’histoire est portée par une triple voix, à laquelle s’ajoutent, par moments, des « portraits » ou des épisodes d’une « passion » à prendre presque au sens biblique du terme. La première voix est celle de Jacques, aumônier d’une prison intrigué par un détenu, Antoine. Une relation qui le remet profondément en question : « Il me semble ne plus rien savoir et devoir réapprendre ce qui hier m’était naturel comme le fait d’être au monde. » Ce sont les pages de son journal que lit le lecteur.
          La deuxième voix est celle d’Antoine, donc, mais nous ne connaîtrons pas ses conversations avec Jacques. Il écrit à une femme, une certaine Constance, qu’il ne connaît pas, et peut-être ces lettres ne sont-elles pas envoyées : « Personne ne lira ces pages. Il est des mots faits pour être écrits, non pour être lus. » Mais Constance imprègne son existence, tant il en a entendu parler par un ami, Simon, un peintre, amoureux d’elle à la folie. « Pourquoi Simon m’a-t-il choisi ? Pourquoi vous a-t-il décrite à moi, jusqu’à ce que votre image prenne à mes yeux le poids d’une femme plus réelle que les exilées de ma propre vie ? » Et pourquoi Antoine lui écrit-il ? Qu’attend-il d’elle ?
          Elle, Constance, la troisième voix, mais qui n’intervient que tardivement, en nous laissant penser qu’il y a peut-être eu un quiproquo. Quant au quatrième acteur, Simon, il ne prend jamais la parole, mais sa présence traverse le roman. C’est là que l’on sent le piège se refermer sur les personnages. Piège des aveux, d’abord. Simon, en effet, ne se contente pas de prendre Antoine pour confident, « il m’invitait à participer à l’aventure de sa vie. » Les rapports entre Antoine et Simon, en effet, apparaissent comme une mise en abîme dans cette confession. Simon, dont Constance n’a pas voulu, se demande Antoine, pourrait-il être l’amant qu’il n’a pas eu ? À moins qu’il ne soit un double, réel ou fictif ? On qu’à demi étonné qu’Antoine, à la fin du roman, se procure gouaches et pinceaux… alors que le peintre c’est Simon ! Piège des aveux…
          Mais il y a une autre confession, donc d’autres aveux : celle qui se fait au prêtre, Jacques, dépositaire à son tour d’une histoire empoisonnée. Car le venin des souvenirs s’insinue en lui, avec les mêmes conséquences : les rôles s’inversent à nouveau, cette fois entre l’aumônier et le détenu : « C’est lui qui est venu me voir dans ma prison, note Jacques dans son journal. Celle où je m’impose, année après année, un cortège de mortifications pour combattre mes peurs. » La fin du roman suggère très discrètement l’inversion suprême des rôles : l’aumônier évoque des « crimes », le prisonnier prépare son bagage… Le piège s’est-il refermé sur le prêtre autour de cette double équation, Jacques devient Antoine, qui devient Simon ?
          Pas si simple. Apparemment, il y a eu meurtre, ce qui explique l’emprisonnement d’Antoine. Mais on se demande, dans un chapitre clé qu’il ne faut surtout pas dévoiler, s’il n’y a pas eu erreur de victime. Apparemment Antoine fait ses valises. Mais celui qui voyage, c’est Simon, qui, dans un avion, rédige pour Constance « des lettres de solitaire à la solitude ». Apparemment, Jacques, l’aumônier, est en quête de Dieu, de cette illumination qu’il a vécue et d’où procède sa foi. Mais la quête mystique est celle de Simon, dont le coup de foudre tient de l’illumination et qui finit, faute de vivre sa passion avec Constance, par rechercher sur tous les continents des femmes mythiques, peintes ou sculptées, comme si elles pouvaient lui révéler l’Unique, l’Inconnue, la première femme surgie du Chaos. Ici encore, les trois rôles principaux se chevauchent, dans un rapport à la présence ou à l’absence de l’autre. Lorsqu’Antoine se tait, Jacques croit entendre monter « inconcevable pour lui, la voix audible de la présence de Dieu. »
          Et si là était la piste ? Dans le silence d’Antoine, dans l’absence de Simon, qui se prépare à « déserter son histoire », dans le retrait de Dieu ? Et si, en fin de compte, Constance n’existait pas ? La question se pose, pour le lecteur comme, à un moment, pour l’aumônier : « Son récit m’encombre. N’a-t-il fait qu’imaginer les fantômes qu’il évoque ? Simon, Constance, ce double de lui-même qui a pour nom Antoine. Que s’est-il passé entre ces trois êtres qui excède la réalité ? » Même doute pour Constance, qui n’a jamais rencontré Simon : celui-ci a-t-il jamais existé pour elle ? L’hypothèse d’une fiction habile séduit un moment, mais d’autres pistes s’ouvrent aussitôt. Un jour, après un enterrement dans lequel il officie, Jacques aperçoit un homme courir sur les pas d’une femme vêtue de gris, « paraissant la pourchasser avec autant de véhémence que de terreur ». Il se demande s’il ne s’agit pas de Simon et de Constance, ce qui témoignerait impartialement de l’existence des deux personnages insaisissables. Le lecteur est prêt à y croire, mais n’est-ce pas à nouveau un piège ? Après tout, Jacques ne connaît pas le couple, comment pourrait-il le reconnaître ?
          On remarque alors le curieux mélange des temps et des modes dans le récit : le conditionnel, le présent, le futur. On sourit, on a évité le piège… Mais à peine en a-t-on pris conscience que la romancière l’assume : nous sommes dans un « temps fluctuant, parfois conjugué au futur, parfois au passé révolu ». L’histoire se poursuit « comme un fil de funambule tendu entre passé et avenir. Ou plutôt entre présent et avenir, le passé cloué sur place, étranglé par le nœud coulant d’une corde. » Le piège s’est refermé sur le lecteur, car avouons-le, on ne parvient pas à se détacher d’une intrigue qui file entre les doigts. Qu’importe, après tout, la réalité de l’aventure entre Simon et Constance ? L’important, c’est ce qu’elle va tisser entre les protagonistes. « Peut-être est-ce même l’apprentissage de la mort auquel je m’initie en trouant l’espace invisible entre vous et moi », remarque Antoine à Constance.
          Tenace, le lecteur cherche d’autres pistes. Le mélange des temps ne symbolise-t-il pas le figement spatio-temporel de la prison ? L’espace clos semble inexistant — « Ici, on assiste à la mort de l’espace, dans la pénombre nauséeuse des cellules… » Le temps mis entre parenthèse semble arrêté. La nuit, Antoine garde les yeux grands ouverts, « il s’obligeait à s’éveiller pour contempler le temps immobile ». Alors, Constance, l’insaisissable Constance dont le prénom évoque précisément la durée, ne transforme-t-elle pas la vie en un « destin unique », ne devient-elle pas aux yeux de Simon « une femme dont la trace dans sa vie en annulerait à jamais la brièveté » ? Lorsque celui-ci, frappé d’un coup de foudre, se retrouve paralysé par la « fatalité » de la rencontre, ne revit-il pas la scène inaugurale de l’illumination ?
          C’est en tout cas la piste que j’ai suivie pour sortir du piège de la lecture. Je ne garantis pas que ce soit la seule, ni la meilleure. Des trois hommes qui apparaissent dans le récit, deux ont vécu cette scène inaugurale, le peintre Simon, par le coup de foudre, et Jacques l’aumônier, par l’expérience mystique. Les deux portent un nom d’apôtre, puisqu’après tout, on nous invite à suivre une passion… Antoine, de son côté, n’est qu’un égaré de la vie, aux limites de l’inexistence. « Nul ne l’attend, ne le retient, ne l’appelle. Nulle part est le lieu d’où ont surgi Simon et Constance, où ils sont retournés. » Antoine appartient à ces passants qui, dans la rue, « n’ont aucune raison de marcher, sinon de maintenir en eux le sentiment fragile d’exister ». Citadin de fraîche date, « exilé provincial », il reste entre deux eaux, entre deux identités, incapable de se reconnaître lui-même — un jour, en se regardant dans la vitrine d’un magasin de farce et attrapes, il se trouve difforme et velu ; le suivant, imberbe et élégant dans celle d’un maroquinier. Comme un bernard-l’hermite, il se glisse dans la peau des personnages définis par les annonces d’emploi. Il simule devant les amis du club qu’il fréquente. Il incarne le monde muable, labile, qui s’oppose à celui de la constance, de Constance, de la prison, du destin intérieur. Et si c’était lui qui piégeait les deux autres, et du même coup le lecteur ? Réelle ou inventée, l’histoire de Simon lui donne enfin une existence, un destin. « De ma vie propre, je me souviens à peine. Comme si je n’avais pas existé, mon corps habillant une forme vide. » À l’inverse de tous ceux qui se montrent « curieux de vivre », il éprouve très tôt le besoin de s’en abstenir. « Ayant renoncé à faire une œuvre de ma vie, je résolus de m’immiscer dans celle des autres, érigeant ma liberté sur les décombres des histoires dont j’étais spectateur. »
          Le roman tout entier est centré sur ces dépossessions successives. Entre Simon qui déserte sa vie, Antoine qui investit celle des autres, Jacques qui s’enferme dans sa prison intérieure, se joue une partie serrée, dont l’enjeu est la vie, la liberté, la mort. « Un jour certains rencontrent cet exil. Et c’est une vraie rencontre, un temps d’épousailles. Alors, on entre en exil dans sa propre peau. » Le livre lui-même disparaît dans cet enjeu, les mots perdent leur signification pour trouver un sens supérieur. « Ce seront des questions issues d’une langue jamais enseignée, une langue de suggestion, d’approche, à laquelle il donnera vie le temps d’être entendu, même si Constance ne l’a pas entendue ni comprise, si personne d’autre de la parle. » Une langue quasi divine, puisque tout est à recréer. « Si elle disait “Oiseau”, entre eux voletterait un oiseau, et ainsi de tout ce qui existe et n’existe pas, ainsi de toute chose créée et incréée. »
          Cette dimension mystique s’affirme de plus en plus au cours du roman. Simon fuit la réalité pour découvrir, au-delà du monde, un pays ignoré des atlas où « ce qui n’a pas eu lieu peut enfin survenir », le lieu de l’éternité. Avec néanmoins l’inéluctable doute qui prend le lecteur comme les personnages : n’ont-ils pas en fin de compte sombré dans la folie ? Une chambre où le sommeil s’avale sous forme de pilules nous fait parfois penser à un hôpital psychiatrique, mais prudence : la phrase est rédigée au futur. Peut-être s’agit-il de la nôtre… Alors acceptons notre propre dépossession devant ce labyrinthe magistral où s’égarer devient un délice. « Il y a mille moyens de chercher à se perdre et à se trouver en se prétendant quelqu’un qu’on n’est pas, les acteurs le savent bien, qui pratiquent chaque jour l’art de l’illusion. »


Voir aussi : Pépins de Cupidon. Le deuil du chagrin. La signature du temps

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François Henry, N’oubliez pas Marcelle, Rocher, 2023.

Henry

         Marcelle « fait partie de ces gens semblant n’exister, dans la mémoire des autres, que par leur dévouement ». Parler d’elle, c’est « mal user sa salive », alors, écrire son histoire ? Comment évoquer le destin de quelqu’un qui s’est engagé « sur le chemin de la non visibilité / de la transparence voulue et décidée par d’autres qui n’en ont même pas conscience, sans doute » ? Habile à débusquer les mille nuances d’une âme, même, et surtout évanescente (on se souvient de Loïc, dans Loin du soleil, ou des nouvelles de Jamais le droit de crier), Françoise Henry relève le défi. Ces destins si ténus qu’on les croirait anonymes la fascinent, on n’a pas le droit d’oublier Marcelle ni ses millions de semblables, cousine Bette de Balzac, tante Séraphie de Stendhal, vieilles filles sacrifiées à la carrière d’un frère, au soutien d’un père, à la bonne marche de la maison.
         Marcelle Jallard a vécu au bord de la Loire,
dans une ville dont le pont canal et les quatre rivières qui la baignent évoquent Digoin. Elle est née entre deux guerres, aînée, et fille, double disgrâce. Ce n’est pas d’elle qu’on s’occupe, « on n’a jamais eu peur de la perdre ». Et le corps, à l’époque, on n’y prête guère attention, par pudeur, imprégnation chrétienne, indifférence. Alors la malformation de la hanche, l’opération à deux ans, l’accident d’autocar, le cancer du sein, le grain de beauté malin, est-ce que cela compte ? Mais sait-on jamais si le corps ne s’exprime pas par ses blessures ? « Tu ne m’as jamais fait jouir, jamais fait exister sous les caresses, alors voilà, moi j’existe quand même ».
         Marcelle ne poursuit pas ses études, pour pouvoir travailler à la maison, devient « maîtresse de maison » après la paralysie de son père. Marcelle s’échappe un moment, mais avec un sentiment de culpabilité, assiste un cousin magnétiseur qui la fascine et qui la manipule, revient à la maison. Les hommes, qu’elle érige en demi-dieux, savent profiter d’elle. Sauf celui qu’elle aime, qui l’aime peut-être, aussi, mais dont le père serait un collaborateur. Il faut l’oublier.
         Car Marcelle est traversée par l’histoire, la grande, si la sienne reste désespérément étriquée. Le pétainisme conventionnel des parents. Le frère résistant, déporté, jamais revenu de Buchenwald (comme Jacques, dans Plusieurs mois d
avril). La frontière entre zone libre et zone occupée. Mais le père ressort de la guerre essoré, la mère rincée, le frère survivant « pris d’un besoin urgent de s’extirper du moule » et Marcelle, « lestée d’un interdit à vie : tais-toi, tais-toi… »
         Alors il reste les rêves. Marcelle rêve. Toute seule dans la nuit, son lit devient une barque — et la phrase se met à sinuer sur la page. Il faut dire que la présence de l’eau, du fleuve, des quatre rivières, est souveraine dans le roman et dans la perception de la vie. « Une vie que n’entaille aucun fleuve ne sera jamais aussi vivante aussi bruissante aussi transparente qu’une ville traversée par de l’eau ». Et lorsqu’à la mort de Marcelle, on retrouve ses carnets (motif également présent dans Plusieurs mois d
avril), on se rend compte qu’ils n’évoquent que les moments de douceur, de calme, de simple bonheur aux côtés du fleuve. « On se dit alors que, peut-être, on a tout faux / on n’aurait pas assez pris en compte / cette douceur / ce sourire ? » Peut-être. C’est si fragile, une vie sacrifiée, si ténue, une voix habituée à taire l’essentiel. Mais ce qui a été écrit, n’est-ce pas justement cela, l’essentiel ? « Nous prenions le bateau, descendions le fleuve, toujours ce calme, c’était beau ».
         Pour évoquer ce personnage à la fois fort et évanescent, il fallait une langue neuve, assez souple pour épouser tous les contours d’une personnalité contradictoire. Une langue qui s’écoule comme le fleuve : il n’y a qu’un seul point, dans le livre, le point final, car « on peut même raconter [cette vie] sans mettre de point car dans une vie il n’y a jamais de point si ce n’est le final quand il n’y a plus rien à dire ». La phrase prend le rythme de la page, flotte entre les blancs et les retours à la ligne, comme ballotée par le flot. Elle nous adresse parfois un clin d’œil par un émoji  :-) ou par l’écriture inclusive (lesquel-le-s). Des clins d’œil vite passés et jamais répétés, comme le paysage qui borde le fleuve. Légère, tenace, surprenante, Marcelle. Alors, non, on ne l’oubliera pas.

Voir aussi : Le drapeau de Picasso, Plusieurs mois d'avril, Sans garde-fou, Juste avant l'hiver. Jamais le droit de crier.
Loin du soleil.

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