Dominique Le Brun, C’est pas la mer à boire ! éd. du Trésor, 2018.

Dominique Le Brun          « Je suis un voyageur et marin, écrivait Bougainville, c’est-à-dire un menteur et un imbécile aux yeux de cette classe d’écrivains paresseux et superbes qui, dans l’ombre de leur cabinet, philosophent à perte de vue sur le monde et ses habitants, et soumettent impérieusement la nature à leurs imaginations. » Voilà qui rend modeste, lorsqu’on chronique un livre sur la mer écrit par un marin. Même si « c’est pas la mer à boire ! »
          L’expression nous fait sourire : la mer est parmi nous, dans notre vocabulaire, et la langue peut être notre premier accès à un monde que nous connaissons mal (je parle pour moi, bien sûr). La langue ? Celle du marin n’est pas celle du « terrien », qui dit « ramer » au lieu de « nager » et qui croit s’y connaître aussi bien que le Monsieur Brun de Pagnol. Mais l’auteur lui-même avoue avoir été pris pour un « Citadin un peu intello qui lit Neptune Nautisme », c’est tout dire ! Donc, plongeons, au risque de nous noyer ! La langue de la mer est celle de l’évidence et de la précision : la décision doit être prise rapidement face au danger, et on ne peut se permettre d’appeler un chat un matou. Alors « on relie la ligne de mouillage à la drisse du spi et on la mouline sur un winch ». On vous explique ? Oui, avec un clin d’œil malicieux : « La prame, comme on appelait ces petites embarcations à bouchain vif et marotte ». Je vois d’ici…
          Et pourtant, à aucun moment on ne se sent perdu. En journaliste chevronné, Dominique Le Brun nous prend par la main, nous interpelle, nous rassure au moment où nous croyons nous noyer. S’il vous dit « Entendez », c’est qu’il est important de comprendre ; s’il vous dit « Vous me suivez », laissez-vous bercer par la musique des mots. D’ailleurs, comme Monsieur Jourdain, nous sommes tous un peu marins sans le savoir. Si nous ignorons ce qu’est un « nœud plat doublement gansé », nous le faisons tous les jours pour nouer nos chaussures.
          Oui, je l’avoue, je suis entré dans la mer de Dominique Le Brun par le biais de la langue. Je m’y suis laissé pénétrer par une poésie sonore, qui s’interrompt tout à coup pour vous donner un conseil utile, un truc pour convertir facilement les miles en kilomètres, pour ouvrir un Opinel dont le bois a gonflé sous l’effet de l’humidité, ou pour couper les tomates sans en perdre le goût ! Puis viennent les évocations grandioses, les tempêtes, bien sûr, mais aussi la magie de l’estran, ce bout de plage dégagé par la marée basse, où l’on se sent « toléré » par la mer. Et les anecdotes, inattendues, sur le trafic des blondes auquel se livrait toute la Côte d’Azur — entendez, celui des cigarettes. On regarde passer un bateau « pour ainsi dire au-dessus de la tête » d’un coéquipier, quand les vagues font huit mètres, la hauteur d’un immeuble de deux étages. On visite les phares les plus luxueux, les plus démesurés, les phares hantés ou, tout simplement, « aménagés pour recevoir un roi ».
          Puis le ton se fait plus grave. On fait l’apprentissage de la peur, du mal de mer, et l’on apprend à les avouer pour les surmonter, plutôt que de les nier. On découvre que « la sagesse passe parfois par les risques qu’il faut bien assumer ». On découvre la vie, tout simplement. « Quel cap donner à ma propre vie ? », telle était la question de l’adolescent. Et la réponse du gardien de phare regardant passer les marées : « Ça va, ça vient, c’est comme la vie. Je ne pourrai plus vivre sans la marée ». Oui, il y a une philosophie du quotidien chez ces hommes d’un autre monde, gardiens de phare, pêcheurs, pilotes, explorateurs… Entre la nostalgie qui rassure et les progrès techniques qui simplifient le parcours.
          Et en fin de compte, le « terrien » regarde d’une autre manière la mer, bien sûr, mais aussi la ville. Il traverse avec un autre regard Paris, en suivant le trajet du Chasse-Marée, cette voiture qui depuis la fin du moyen âge apportait le poisson frais à la capitale en une nuit en passant par les bien nommées rue Poissonnière, Faubourg-Poissonnière, des Poissonniers… jusqu’au Compas d’Or, qui existe encore rue Montorgueil ! Nous sommes loin des souvenirs de vieux loup de mer (que, sans doute, le vieux loup de mer retrouvera aussi avec passion !), nous sommes  immergés dans un monde inconnu où nous ne nous sentons jamais perdus.  Car, écrit Jean-Pierre Abraham, « ce n’est pas la mer qui compte, mais l’espace qui joue sur elle ».

Voir aussi : Vauban, L’inventeur de la France moderne, Quai de la douane, Antarctide, le continent qui rendait fou.

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Vincent Engel, Maramisa, Les Escales, 2018.

Engel          Tout commence par un graffiti apparu sur un mur, en forme de labyrinthe, avec une inscription intrigante. Si le narrateur, Charles Vinel (est-il incongru de voir dans ce patronyme la contraction du nom et du prénom de l’auteur ?) les remarque, c’est qu’ils signifient quelque chose pour lui, mais quoi ? Il faudra 500 pages pour le comprendre. Ce jeune archéologue a consacré sa thèse aux momies, mais n’en a retenu qu’une question philosophique : pourquoi les hommes ont-ils conservé des cadavres sans songer à momifier leurs cités ? L’archéologue sait pourtant combien les cités sont mortelles.
          Pour l’instant, sa vie est vouée à l’échec. Sa mère est morte d’un cancer, le laissant désemparé devant la vie ; le roman  qu’il a entrepris pour faire son deuil a été refusé par toutes les maisons d’édition ; sa vie est un désert sentimental, sa carrière universitaire achoppe sur l’absence d’étudiants qui l’auraient choisi comme patron de thèse… Tout cela explique qu’il tombe sous la coupe d’un homme qui sait le flatter, qui finance la publication de sa thèse aux P.u.F. et l’engage avec un salaire faramineux pour retrouver une ville perdue, Maramisa.
          Maramisa, une cité engloutie par le désert ? Oui, physiquement, mais c’est aussi l’espoir d’une victoire sur le temps et sur la mort. Dans un monde en mutation, Maramisa serait le rêve de salut. Certains prédisent l’apocalypse terroriste, écologique ou économique, « mais qui nous dit que Maramisa n’est pas l’horizon et le salut ? ». Le commanditaire de Vinel est lui aussi obsédé par une autre forme d’éternité, « une mort souple, vivante et soyeuse comme une jeune fille ». Ce qui l’a attiré dans la thèse du jeune homme ? Une note de bas de page, qui fait de la sépulture « le signe d’un récit » : « Peut-être la première histoire est-elle née au-dessus de la première tombe. » Or, pour retrouver Maramisa, il faut d’abord la rêver, se fier à l’imagination bien plus qu’à une démarche scientifique.
          Pour que l’imagination l’emporte sur l’enquête scientifique, deux hommes sont nécessaires : outre Vinel, qui va rêver la cité disparue et restituer dans une sorte d’extase mystique les textes qu’il y retrouve, il faut compter sur Francesco Cairano, metteur en scène de génie, qui va monter la résurrection de la ville. Le récit aura donc priorité sur le réel, et pourtant il est sans cesse rappelé qu’un scientifique est nécessaire pour garantir l’objectivité des résultats. Cette métaphore du réel et de la fiction trouvera son illustration grandiose dans une cité souterraine dont les murs reproduisent le monde extérieur grâce à des écrans géants, capables de recomposer les paysages avec toutes les nuances de l’heure du jour ou de la météo. Si l’on y ajoute des diffuseurs de sons et d’odeurs, il y a de quoi mettre en doute la réalité du monde qui nous entoure. Si nous vivons dans un décor, pourquoi le rêve de Maramisa ne serait-il pas plus réel que notre monde ?
          Commence ce qui ressemble à une enquête à la Indiana Jones. Mais c’est à la fois plus simple et plus complexe. Plus simple, car une note passée sur un forum universitaire apporte rapidement les réponses aux énigmes, modernité oblige. On retrouvera très vite Maramisa, dans une république caucasienne désertique au régime dictatorial. Plus compliqué, car d’autres sources, impossibles à maîtriser, ouvrent d’autres pistes. D’abord, les descendants de la cité oubliée, qui se sont dispersés à travers le monde, comme le peuple juif, en conservant en héritage un talisman qu’ils ne peuvent eux-mêmes déchiffrer et un nom secret qu’ils cachent sous des noms d’emprunt. Ensuite, un archéologue disparu dont on retrouve les carnets à Maramisa. Enfin, un mystérieux « gardien de Maramisa » qui envoie des messages contradictoires, des appels à se défier de la mission confiée à Vinel, et qui trace sur les murs des graffiti inquiétants. À travers les messages des savants, les carnets de l’archéologue disparu, les récits des survivants, les textes sacrés déchiffrés sans pierre de Rosette, les graffiti et les menaces du « gardien », tout concourt à faire de Maramisa un récit contradictoire. Or Charles Vinel est précisément celui qui peut comprendre ce récit, par son expérience de l’échec et de la mort, dans la dernière nuit qu’il a passée avec sa mère. « Ma mère parlait désormais la langue de l’absence, cette langue que, faute de pouvoir la déchiffrer, l’on parait de toutes les significations. »
          Le meilleur de cette enquête concerne la fouille de la cité et le déchiffrement d’un texte fondateur. Le plan de la cité est en soi une énigme. D’un côté, un étrange quartier où les morts semblent enterrés à côté des vivants, par groupes de neuf, dans une série de carrés symboliques qui se démultiplient au fil des décès en carrés de plus en plus grands, selon une logique qu’il convient de percer. De l’autre côté, une ville circulaire aux couches concentriques, qui semble abriter les lieux de pouvoir. Un rond et un carré, comment comprendre cette quadrature du cercle ? « Ces deux extrêmes peuvent-ils se rejoindre ailleurs que dans le vent et l’exil ? » Tout est double dans Maramisa, les légendes elles-mêmes ne font allusion qu’à des jumeaux, et la vie de Vinel bascule soudain dans une dualité inconfortable.
          La disposition particulière des ruines constitue elle aussi un langage à déchiffrer, d’autant qu’il semble bien que la dernière fosse ne contienne que huit corps, comme si le dernier survivant de Maramisa, faute de fossoyeur pour l’ensevelir, avait été condamné, comme le Juif errant, à errer par le monde sans jamais mourir. « Votre note de bas de page disait vrai, raille le commanditaire : on invente tellement d’histoires au-dessus d’une tombe, même si la tombe est vide ! » Et justement, la dernière tombe, celle à la fosse vide, contient le dernier exemplaire du cantique impossible à déchiffrer, sinon par le rêve.
          La volonté de déchiffrer ce qui, matériellement, est indéchiffrable, constitue à la fois la faiblesse et la force du récit. On ne peut jamais être sûr que le récit soit exact. Au fond, les maisons bâties à côté des fosses pourraient aussi bien être des temples pour vénérer les morts. Mais le récit nous en apprend plus sur nous-mêmes que sur la cité perdue. Le dialogue avec son mystérieux gardien le rappelle à Vinel : « Qu’importe qui je suis ? […] Mais vous, qui êtes-vous ? » Semblable au talisman qui protège les enfants de Maramisa à condition qu’ils ne puissent le déchiffrer, l’énigme tire sa force de l’incapacité à y répondre. La décrypter, c’est la réduire à une signification unique, et détruire irrémédiablement l’imagination qu’elle stimule. Dans sa version rêvée, justement, le cantique parlerait du guide qui emporte le peuple de Maramisa vers la liberté, y compris celle de l’athéisme. Mais il ne peut se lire que dans un trajet labyrinthique qui reproduit l’étrange disposition de la cité mortuaire. Quant aux légendes que racontent les rescapés de Miramisa, elles sont à la fois inouïes et partie intégrante d’un imaginaire commun à tous les hommes : autant dire qu’on ne peut les comprendre que par sa propre expérience.
          Cette aventure qui fond ensemble l’individuel et l’universel devient alors une initiation, au sens propre, au sens fort. Le terme n’est pas utilisé à la légère. Une initiation au sens guénonien, qui se manifeste non par une tradition magistrale, mais par l’éveil intérieur. Il n’y a pas de pierre de Rosette pour comprendre le cantique de Maramisa, mais il naît de Vinel lui-même, « jailli de mon rêve et transcrit, fiévreux, comme sous la dictée d’une voix intérieure ». Il deviendra lui-même le guide de Maramisa, le Moïse d’un peuple errant. Ainsi, l’interrogation sur la cité disparue est une question sur chacun de nous, à travers le personnage de Vinel. Celui-ci devra prendre une décision sur lui-même et sur son commanditaire. Est-il le découvreur d’une cité perdue et le vainqueur du temps et de la mort, ou le complice d’un malfaiteur ?
          Comment sortir d’un dilemme aussi angoissant, alors que les indices matériels échappent à la vérité objective ? Et si, comme dans Maramisa, la vérité était double, et n’était accessible que par la juxtaposition de réponses contradictoires ? La victoire sur la mort et le cancer poursuivent une même logique : « les cellules deviennent cancéreuses lorsqu’elles ne meurent plus », souligne le mécène de Vinel. « N’est-ce pas une forme d’éternité ? » Alors, la solution n’est pas dans le choix entre deux vérités contradictoires, mais dans une fuite permanente. Le guide de Maramisa (imaginé ou réel) est celui qui éloigne sans cesse sa tribu du repos, « que ce soit d’une cité ou d’une croyance ». La vie est dans le mouvement, toute certitude la sclérose.
          Le roman lui-même épouse alors le rythme spiralé du Cantique de Maramisa, du plan de la cité, des graffiti qui apparaissent autour de Vinel. « À chaque fois, le sentiment d’un retour au point de départ. » Des rêves récurrents rythment le récit. Ils semblent gratuits, mais ils sont à l’image du récit aux sinuosités réglées. Pour autant, pour le narrateur face à une intrigue complexe aux relents nauséabonds, ne pas choisir devient difficile. Un passé nauséeux ressurgit qui jette le doute sur les buts poursuivis par le financeur de l’expédition. L’accusation de complicité devient grave. Pour trancher, il doit passer de la passivité de l’espoir à une volonté active : il s’y résoudra, contraint à une enquête sur le passé de son financeur — dont il ne faut pas révéler le secret au lecteur... Mais ici encore, la vérité se dérobe, car elle doit s’interpréter, comme le plan de Maramisa.
          La solution doit naître du doute. Après tout, Maramisa est le rêve du salut, ne l’oublions pas : et celui-ci passe par le refus des contradictions insolubles. Comme la Jérusalem céleste, elle doit s’élever par les efforts conjoints des hommes et non par l’espoir d’un Dieu salvateur. « Une Cité éternelle poussera sur le sable de l’exil, elle sera bénie de nos mains et sera notre louange. Cité à la gloire de l’homme, elle sera le fruit de votre soif et de votre lutte. » Alors, qu’importe si le récit reconstitué est fidèle ou non à celui qui fut inscrit sur le parchemin ? À la limite, les caractères que Vinel a cru reconnaître ne sont peut-être pas des lettres, mais des stigmates, des scarifications sans signification. « C’est du moins une hypothèse qui mérite d’être considérée. » Le texte issu de son initiation intérieure n’en a pas moins de vérité. Cette ultime fragilité est nécessaire pour que le texte déchiffré ne devienne pas une Bible figée dans un sens unique. Alors resurgiraient les prêtres. « Le verbe est libre et cette litanie leur enseigne la seule vérité qui compte : celle de la liberté et son écrasante responsabilité. » On ressort de ce récit sans la moindre certitude, sinon celle d’avoir posé la bonne question. Car c’est l’énigme qui nous fait vivre, quand la réponse nous tue.

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Voir aussi
: Les angéliques La peur du paradis, Le mariage de Dominique Hardenne, Les absentes.

Jean-Baptiste Baronian, Le petit Arménien, éd. Pierre-Guillaume de Roux, 2018.

Baronian          « Un cancre collectionneur de termes bizarres et de noms propres célèbres. » Voilà comment Jean-Baptiste Baronian, devenu écrivain et membre de l’Académie royale de Langue et de Littérature françaises de Belgique, se remémore le collégien rebelle qu’il fut. Clin d’œil que relèveront avec gourmandise les cancres d’aujourd’hui amateurs de verlan en songeant à l’habit vert qu’ils pourraient revêtir dans un demi-siècle… Les tribulations du cancre et les enthousiasmes du collectionneur sont les deux fils rouges qui traversent ce récit, et qui finissent par se rejoindre, lorsque le gamin en quête de mots nouveaux élargit sa collection aux noms de marques. Comment se fait-il qu’on ne les apprenne pas au collège ? se demande-t-il. Et le lecteur sagace de conclure : si le collège parlait aux enfants de ce qui les passionne — les marques, le football ou la musique — il y aurait peut-être moins de cancres…
          Le plus difficile, dans un récit sur son enfance, est de conserver une unité à des souvenirs épars. Baronian y parvient en utilisant le principe des madeleines, ces bulles sensorielles remontées du passé, bien plus tenaces que les souvenirs intellectuels. Dès les premières pages, on comprend qu’il ne sera pas question de la superficie exacte en hectares et en ares de la commune d’Etterbeek, apprise à l’école et aussitôt oubliée, mais du goût des chocolats noirs et des lacets de réglisse, de l’odeur du savon maternel, du concerto de l’empereur, le premier disque entré à la maison… Il sera question des grandes douleurs, le transport en urgence à l’hôpital, les larmes de la mère, les humiliations devant le tableau noir et nu, et des grands enthousiasmes, le concert de Khatchatourian ou le match de Rik Coppens au Heysel. Tout ce qui fait notre enfance, avec d’autres noms, dans d’autres domaines, mais avec les mêmes douleurs et les mêmes enthousiasmes.
          Et puis, cette coloration particulière : une enfance arménienne. Les parents et grands-parents, installés dans les années 1930 en Belgique, ont fui les massacres de Turquie. Favorables à l’intégration, ils n’envisagent pourtant la politique belge qu’à la lumière de la politique arménienne : les dashnags, progressistes arméniens, désigneront les sociaux-démocrates, les rebelles, adversaires en blocs des bourgeois, conformistes, réactionnaires, conservateurs, capitalistes, individualistes, exploiteurs, profiteurs, libéraux, nouveaux riches ! L’arménien n’est pas la langue maternelle, mais la langue de la mère, qui chaque matin, comme dans « une obscure cérémonie païenne », raconte ses rêves en arménien, comme si la langue d’origine n’était destinée qu’à ce monde parallèle de la nuit. Le turc, quant à lui, « sert à dire des choses que nous, les enfants, nous ne devrions pas comprendre ». Et le français, langue d’accueil, langue d’école, est la langue d’une perpétuelle découverte, celle des mots. Apatride, en premier. Avec sa suite fatale : génocide, différent, discrimination, xénophobe, éradiquer. Et puis des mots étranges, papyrus, issu d’un professeur d’histoire passionné d’égyptologie, qui aurait suscité le même enthousiasme chez le jeune collégien… si celui-ci n’avait malencontreusement orthographié « papier russe », s’attirant la plus redoutable humiliation de sa carrière de cancre. Sans parler du mot « libidineux », échappé au confesseur, sur lequel toute la classe s’interroge avant de conclure que « les créatures libidineuses étaient uniquement des femmes célibataires ».
          Toutes ces thématiques, les mots, l’Arménie, les madeleines sensorielles, la différence, se rejoignent en une scène bouleversante en fin de récit. Dans un cours consacré aux bruits, chacun est invité à dire celui qui l’a le plus marqué. Sans hésiter, le gamin évoque la machine à coudre. « Pas moyen de dissocier la Singer de ma vie d’enfant, de réfugié arménien. Maman coud avec ses “doigts de fée”. Maman est condamnée à coudre avec ses “doigts de fée” pour gagner de l’argent, […] pour être radieuse. » Et les « vibrations de bonheur » de la machine, même si la propriétaire les traduit par du « tapage nocturne », nous font vibrer de concert.

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Otto Ganz, Technique du point d’aveugle, éditions du Cygne, 2018.

Ganz          « Point d’aveugle », ou « point aveugle » : ainsi nomme-t-on la papille, le seul point de l’œil sans photorécepteurs, où il est donc impossible de voir. C’est à cet endroit que le nerf optique se joint à la rétine. Paradoxe, de donner ce titre à un poème dont le leitmotiv est « Je vois » ? Non, si l’on considère que le voyant, au sens le plus fort et rimbaldien du terme, est celui qui voit au-delà de ce l’homme perçoit. Le titre fonctionne comme un avertissement : les images qui s’imposeront à nous n’appartiennent pas au même ordre, il ne s’agira pas de les juger à l’aune de la raison. Elles doivent s’imposer au lecteur comme une évidence. Alors, oui, on y verra des sons (les gongs du soir, les geignements des animaux), des odeurs (des graisses liquéfiées, la puanteur des fleurs), des sensations tactiles (les arêtes d’une peau tannée)… On traverse le monde par son revers, on surprend « Daech et Volkswagen trafiquer / le compteur des génocides », « la maigreur des migrants », mais aussi
          « Zarathoustra s’asseoir sur le lit
          où sa mère mourante écarte
          les jambes et observer
          méconnaissable d’où il vient »
Les images s’imposent, ou non, mais ne s’expliquent pas. Leur heurt est plus important que leur stricte compréhension. Des thématiques apparaissent, parfois semblent s’organiser, puis se disloquent. Un monde de fraternité, de paternité, d’amours, d’exhumations, d’accident. Une histoire personnelle qui s’élargit à une préhension / appréhension du monde, de l’histoire, du mythe, de l’univers, de la mort. Le leitmotiv des « Je vois » introduit une certaine distanciation, comme si le poète se tenait à l’écart, au point d’appui d’Archimède qui permet de soulever (ici de voir) le monde. Ce qu’exprime aussi le mot « technique », paradoxal, oxymorique dans un univers de lâcher-prise. Contraste saisissant entre cette sérénité du spectateur et les atrocités de ce qu’il voit : l’enfer vu par un soupirail est plus terrible que s’il était appréhendé d’un seul coup, disait Barbey d’Aurévilly.
          Les premières pages sont plus abstraites, plus intellectualisées, comme distanciées. Mais peu à peu le rythme s’accélère, le « Je vois » devient halluciné, celui du prophète et non plus du spectateur. Le voyant crée ce qu’il voit. On est alors pris dans un tourbillon de visions contradictoires comme dans un train qui s’emballe, avec le rythme régulier des traverses, je vois, je vois... On s’attend à une décélération, mais la fin accélère encore le mouvement dans un envol fantasmagorique, une thématique « joyeuse » —le mot « joie » se répète soudain comme un nouveau leitmotiv rimant avec « je vois ». Mais quelle joie ? Celle qui « déferle sur le monde / par l’allégresse des ruines » ? Celle qui « déferle comme / la famine des nuées de sauterelles » ? Oui, parce qu’elle naît précisément en ce point d’aveugle où les « insensibles de naissance » voient le monde au-delà du bien et du mal, du juste et de l’injuste, dans cette paradoxale sérénité de celui qui s’est retiré au-delà de lui-même.
          « et parce que je ne joue pas

          le rire s’il vient sera cristallin »

Voir aussi : Pavots, Matière d'être, On vit drôle, Du fond d'un puits.

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Frédéric Vitoux, L'express de Bénarès, Fayard, 2018.
Vitoux
          Un auteur a bien de la chance de pouvoir compter, plus d’un siècle après sa mort, sur un académicien de la verve de Frédéric Vitoux pour le sortir de l’anonymat. Qui aurait sinon entendu parler d’Henry Levet, mort en 1906 à 32 ans, auteur d’une poignée de poèmes gentiment incongrus et d’un roman inédit, perdu, peut-être même jamais achevé, L’express de Bénarès ? Les dix poèmes publiés en annexe sont certes de bonne facture, comme pas mal d’œuvres bien oubliées de la même époque. Des vers classiques et désinvoltes, des alexandrins aux rimes sonores, aux déhanchements osés, aux enjambements acrobatiques, dont les images incongrues et les exclamations provocatrices (Hein !, Hélas !, C’est bien !...) nous font sourire.
          « Le soleil se couche en des confitures de crimes,
          Dans cette mer plate comme avec la main. »
          Mais qu’ont-ils de plus que les productions de Tristan Derême, de Paul-Jean Toulet, de Francis Jammes ? Au début du XXe siècle, la poésie passe par Paul Valéry ou Guillaume Apollinaire, non par les poètes fantaisistes.
          Quant au personnage, on ne peut pas dire qu’il attire spontanément la sympathie. Né dans une famille de petite bourgeoisie provinciale, à Montbrizon, introduit par son père dans le milieu politique et diplomatique, il devient vice-consul de 3e classe à Manille. À Paris, il préfère fréquenter les milieux bohèmes de Montmartre, ce qui lui vaut de figurer sur une affiche de Jacques Villon, une chope à la main, ou de Félix Vallotton, accoudé à la baignoire d’un théâtre… Avouons que s’il n’avait pas été poète, s’il ne portait le destin tragique d’une mort trop jeune, on aurait conservé de lui l’image d’un petit escroc de la politique. Son rapport sur les origines hindoues de l’art khmer, laborieusement compilé à la Bibliothèque nationale par un complice, n’a aux yeux de ses supérieurs que le mérite d’être court. Aussitôt classé comme « dépourvu de toute valeur », il ne remet pas pour autant en cause les sommes allouées pour le voyage et vaut à son auteur d’être nommé officier de l’Académie ! Pour un simple fonctionnaire, nous aurions crié à l’abus de fonds publics ; pour un poète, c’est une bonne plaisanterie de bohème…
          Non, si le livre nous retient, c’est à cause de son auteur, dont la quête minutieuse, le style classique, l’humour discret font de ce personnage falot un héros de roman. Parti sur ses traces à Montbrizon, au Moulin rouge ou sur Internet, l’académicien fait de ce récit une enquête à la fois historique et personnelle. Car c’est aussi un souvenir d’enfance que poursuit Frédéric Vitoux : pourquoi quelques vers lus à seize ou dix-sept ans l’ont-ils obsédé toute sa vie ? Se rapprocher de lui, reconnaît-il, « était sans doute une forme de fuite ou de consolation. » Mais « écrit-on jamais, au fond, pour une autre raison, semblable à un grand enfant qui a peur du noir et du silence ? »

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François Taillandier, Edmond Rostand, l'homme qui voulait bien faire, L'Observatoire, 2018.

Taillandier          Dis-moi ce que tu lis, je te dirai qui tu es… François Taillandier se dévoile tout autant dans cette évocation d’Edmond Rostand qu’à travers les personnages de ses romans — et, en tout état de cause, bien plus que Frédéric Vitoux évoquant Levet ! « Qu’est-ce que je viens chercher, moi, auprès de lui ? » se demande-t-il d’emblée, avouant une « fixation » qui remonte à sa jeunesse. « À quelles ombres, à quelles songeries est-il confronté et me confronte-t-il à mon tour par-delà le temps ? »
          Oui, que vient chercher un romancier du XXIe siècle auprès d’un homme de théâtre du siècle précédent ? Peut-être, après les commémorations de la Grande Guerre, notre époque se rend-elle compte qu’elle clôt un chapitre de l’Histoire, comme 1918 avait clos le XIXe siècle. Rostand avait été l’homme de son époque, il disparaît avec elle, en 1918. Une époque où la France avait encore la tête haute, où par la seule force du Verbe on peut devenir aussi important qu’un ministre ! En même temps, c’était un homme à contretemps, un peu désuet, même pour son époque, un romantique attardé au temps du symbolisme et des poètes fantaisistes, un poète à faux col et à guêtres tout droit sorti d’une pièce de Labiche, un champion de l’alexandrin à l’époque du vers libre. Et un homme souffreteux à l’époque des croupes superfétatoires et des corsets pigeonnants. Un hypocondriaque qui se met au régime au premier hoquet. Pourtant, « ce dépressif aime grimper aux rideaux » et enthousiasme la France. Paradoxe ? Sans doute, mais c’est peut-être cela qu’il faut comprendre, et que François Taillandier perce à jour avec trop de sagacité pour ne pas nous en dévoiler beaucoup sur lui-même.
          L’incroyable succès de Cyrano, en 1897, est d’abord un fait de société : la France humiliée par la défaite de 1870 vient voir le miroir de son échec. Cyrano est un héros vaincu, soldat blessé dans une défaite, amant coiffé sur le poteau par le rival qu’il a aidé : « Un perdant — oui, bien sûr — » mais qui perd avec panache… L’Aiglon est lui aussi un vaincu, sans avoir le même panache, et qui a délibérément choisi l’échec. Jaufré Rudel, « poitrinaire à l’agonie », ne vaut guère mieux. Quant à Chantecler, le coq désespéré de comprendre qu’il ne fait pas lever le soleil, et Don Juan, qui ne parvient même pas à se faire maudire et qui finit comme un pantin, ils poussent à sa limite extrême la thématique de l’échec — et n’enthousiasment plus la France.
          Le panache dans la défaite… Rostand écrit pour les costumiers, note François Taillandier. Il aime le clinquant, les rimes riches, les effets spéciaux — il est contemporain de Méliès, le magicien du cinéma… Cyrano est par excellence l’homme qui se « spectacularise », qui ne vit que du regard des autres, mais sa parole est le « masque pathétique de la détresse et du vide ». Manifestement, le romancier moderne aime ce côté un peu clinquant d’une période où l’esprit pétille avec candeur ou perfidie. Il not avec gourmandise les mots de ses acteurs. Sarah Bernhardt offre un mouchoir à Mary Marquet lorsqu’elle apprend qu’elle est devenue la maîtresse de Rostand. « Mais, madame, pourquoi un si joli cadeau ? — Pour pleurer, mon enfant… » Coquelin, reprenant un confrère qui se plaint de son rôle : « Mais enfin ! Tu as un rôle magnifique ! Je te parle tout le temps ! » Théâtre ! Théâtre ! Y a-t-il des personnes derrière les masques ?
          Mais que dire de notre époque où la communication a pris le pas sur la vie ? Est-ce ce parallélisme entre les deux époques qui a séduit le romancier, fin observateur dans ses précédents romans des mœurs actuelles ? À Rostand, poète virtuose qui écrit pour le plus grand nombre, François Taillandier oppose la poésie française du XXe siècle qui a sombré dans l’hermétisme laissant à la chanson le goût de faire plaisir, « tout simplement », au grand public. Petite pointe d’amertume qui s’étend aux romanciers plus préoccupés par les chiffres des ventes que par leur écriture, et les philosophes qui « se gaspillent en éditoriaux ». S’il raille gentiment le poète à faux col et à guêtres, François Taillandier partage avec lui la nostalgie d’un temps révolu.
          Nous y gagnons une compréhension en profondeur du personnage Rostand, jusque dans ses aspects les moins sympathiques. Car à la fin de sa vie, le poète est pris comme toute la France dans la Grande guerre, où « la bonne grosse France et la bonne grosse Allemagne maternelles et pondeuses » jettent d’un même mouvement hystérique leurs enfants à Moloch. Et Cyrano remonte le talus des tranchées, Chantecler cocoricote, Rostand se fait « le chroniqueur lyrique de la France au combat ». Une période qui met mal à l’aise le biographe. Mais entre écrivains, on se comprend de l’intérieur. Peut-être là est-ce alors, suggère François Taillandier, qu’il est le plus sincère avec lui-même, en concordance avec son temps dans une idéal qu’il peut enfin partager. Il « croit bien faire ». Pour une fois, « il ne discourt pas, il vit. » Et pour la première fois, nous comprenons ce qui a pu animer l’auteur de Cyrano, dans ses contradictions, résolues tout naturellement dans le héros de roman qu’il est devenu.

Voir aussi : Telling, Il n'y a personne dans les tombes, Les romans vont où ils veulent, L’écriture du monde, La croix et le croissant, Option paradis.

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Virginie Girod, Théodora, Tallandier, 2018.
Girod
                    Que connaissons-nous de Théodora, sinon cet oxymore qui résume sa vie, prostituée et impératrice de Byzance ? Épouse de Justinien, l’empereur législateur auquel nous devons le plus formidable corpus de droit byzantin, au VIe siècle, elle est revêtue de la pourpre et du titre d’Augusta en même temps que celui-ci, ce qui lui permet d’assurer la régence lors d’une longue maladie de l’empereur. Femme de tête, assurément, dont on rapporte qu’elle réussit à arrêter la fuite honteuse de son époux, lors d’une révolte, d’une réplique qui ne manquait pas de panache : « Le pouvoir est un superbe linceul. »
          Que connaissons-nous d’elle ? Des récits, des images, des anecdotes qui se contredisent. Dès le Xe siècle, elle est « élevée au rang de mythe » : la courtisane devient une sainte au-dessus de tout soupçons. Mais le XVIIIe siècle la réduit « à l’état de putain hérétique, cruelle et rancunière », image dont Victorien Sardou tire pour Sarah Bernhardt une impératrice sensuelle et altière, une de ces femmes fatales qu’affectionne le XIXe siècle.
          Car le principal chroniqueur de l’époque, Procope de Césarée, nous a laissé deux récits contradictoires : le premier, œuvre de propagande commandé par Justinien, en donne une image digne et majestueuse ; parallèlement, le courtisan rédigeait une « histoire secrète » dans laquelle il collectionne les ragots les plus infâmes sur l’impératrice. Fille du montreur d’ours du cirque et prostituée ne lui suffisent pas. Il y ajoute toutes les perversions, par les trois ouvertures de son corps, « s’irritant que la Nature n’ait pas percé ses seins de manière un peu plus large, pour qu’elle puisse expérimenter par là une nouvelle manière de s’accoupler. » Ce clerc ignorant de la nature féminine croit même savoir qu’avant sa puberté, elle couchait « comme un garçon » avec les hommes, car il n’imaginait apparemment pas les petites filles pourvues d’un vagin… Comment ces deux récits, l’officiel et le posthume, peuvent-ils être conciliables ? À défaut d’autres sources de première main, il faut un travail de critique historique pour démêler le vrai du faux, la médisance de la calomnie. Virginie Girod guette les contradictions de Procope et réintègre son récit dans ce que l’on peut connaître de la réalité sociale de l’époque. C’est sans conteste la partie la plus intéressante du livre.
          Car il manquait à Théodora une dernière image, conforme au lectorat du XXIe siècle ! La réhabilitation du mariage d’amour, la libération sexuelle, le féminisme sont passés par là. Nous découvrons avec Virginie Girod une femme libérée, qui assume pleinement sa sensualité, mais qui lutte contre la prostitution lorsqu’elle arrive au pouvoir. Nous la suivons dans un mariage d’amour digne d’Hollywood : elle se marie sans dot et fait inscrire dans la loi l’affection conjugale, lorsqu’elle devient impératrice. Femme de tête, elle n’hésite pas à affronter l’orthodoxie religieuse de son époux en envoyant un missionnaire monophysite au sud de l’Égypte. « Elle entendait jouer le même rôle que l’empereur en dépit de sa condition de femme. Et surtout, elle était prête à assumer des missions spirituelles contre l’avis de son époux. »
          Doublement transgressive, Théodora, d’abord par son accession au trône depuis les bas-fonds de l’empire ; ensuite, et surtout, par sa volonté à sortir de sa condition de femme et de cogérer pleinement le pouvoir avec Justinien. Affranchie des règles de son temps, elle serait presque un modèle pour le nôtre, car « plus d’une fois, l’Histoire s’est faite plus surprenante que la fiction ».

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François Coupry, L’agonie de Gutenberg, Pierre-Guillaume de Roux, 2018.

Coupry          Pendant cinq ans, sur le compte Facebook de François Coupry ont paru de « vilaines pensées ». Qui les écrivait ? Ses amis ne pouvaient imaginer que c’était lui qui racontait son « plaisir suffoqué » devant l’effondrement du World Trade Center (« On dirait du cinéma »), ou son malaise de riche « terriblement encombré » de sa richesse. Ce ne pouvait être lui qui brisait les pires tabous du XXIe siècle, bien pires que le celui de l’inceste, « le goût du passé, le sens de l’histoire, l’usage de la culture ».
          Non non, ce n’est pas lui : c’est madame de Sévigné qui écrit à sa cousine, c’est Montesquieu qui nous envoie d’outre-monde de nouvelles lettres persanes, c’est la petite souris Joséphine ou ce vieux fou de Piano — « mon pire ennemi, mon complice, peut-être mon double, ou celui qui me tend un miroir », s’effraie François Coupry, le vrai, l’unique ! La preuve ? Tous ces spectateurs ahuris d’un monde en folie parlent peu ou prou de François Coupry, lisent ses livres, le regardent vivre. Bien sûr, Piano est sourd d’une oreille, comme François, mais qu’est-ce que cela prouve ?
          Alors, écoutons sans arrière-(mauvaises)-pensées ces mauvaises (pensées) langues, goûtons sans retenue au plaisir de ces textes qui se présentent tour à tour comme des réflexions paradoxales, des saynètes, des inventions insolites, des fables… Si elles nous choquent, c’est parce qu’elles parlent du monde tel qu’il est, vu d’on ne sait où, et que « rien n’est plus odieux que l’ordinaire ». Mais, plus profondément, parce que les personnages introduisent un décalage constant entre le monde et sa représentation. Ce sont des voyeurs plus que des spectateurs, comme les oiseaux qui, dans les derniers textes, commentent de haut les actions insensées de ces « pauvres humains ». Et en commentant le monde, ils laissent une partie d’eux imprégner l’illusion du réel.
          Une partie d’eux ? De leur masque, plutôt, car tous jouent un rôle. Un certain Karl a passé sa vie sur une scène de théâtre, François Hollande joue au président, l’homme invisible s’est affublé d’un masque visible, et ne parlons pas de Piano, qui « joue » au docteur, au « détective de la pensée », à bien d’autres métiers, avant de finir à l’asile. N’est-ce pas la caractéristique de notre monde, de préférer la communication à l’information et le story-telling à la vérité ? Car « la marque de l’humain – sa beauté, dirais-je – réside dans le mensonge. » Et de ce point de vue, l’époque actuelle a fini par rejoindre François Coupry (ou l’inverse) en érigeant la « post-vérité » en concept philosophique ! Derrière des récits d’apparence loufoque se profilent des réflexions graves. Le califat de Bretagne, qui impose le voile intégral aux Bigoudènes, peut en cacher un autre. Le duel entre la sorcière de l’Est et le sourcier de l’Ouest nous raconte une campagne électorale bien connue. Et ceux qui croient en une transcendance sans vouloir se fondre dans une religion expriment peut-être « la conception la plus forte et la plus active de la Laïcité ».
          On retrouve dans ces courts récits rédigés sur cinq ans les thèmes chers à François Coupry, en particulier la priorité donnée à la fiction sur la réalité, les récits créant le monde plutôt qu’ils ne le décrivent. Explicitement, dans des notes récapitulatives pour un colloque. Implicitement, à travers les jeux de miroir ou de rideaux de théâtre. S’il y a tant d’acteurs et tant de masques chez François Coupry, c’est parce que le monde lui-même est un jeu de rôles. Un thème jadis développé dans Notre société de fiction. La fonction du merveilleux n’est dès lors pas de faire rêver, mais « de faire saisir la relativité et surtout l’imperfection absolue des points de vue ».
          La mauvaise pensée, parce qu’elle scandalise, entre dans ce projet. Elle entend mettre le lecteur « en un état de trouble et d’étonnement stupéfait », par des textes qui ne sont pas illogiques, mais construits selon des logiques inconnues, comme s’il s’agissait d’un ouvrage « très réaliste mais rédigé par un ovni » ou plutôt, selon le terme qui apparaîtra un peu plus loin, par un evni, un être vivant non identifié. Peu importe que ce soit Piano, la petite souris ou François Coupry qui parle : c’est le « mutant rétro », personnage de son propre récit, qui s’invente devant un public médusé. Et peu importe si Piano parle devant des salles vides et défile tout seul sur les boulevards parisiens : cela fait partie de son rôle. Comme le fantôme du Président, que « la trop vaste complexité du pouvoir politique » a dépossédé de lui-même. Peu à peu, il va devenir invisible, « tout voir sans être vu, agir en catimini, à l’insu de tous »… En somme, comme la petite souris, ou comme l’Internaute sur FaceBook. Car ce qui disparaît, c’est le vieux monde, celui de Gutenberg, celui du personnage de François Coupry, dont il est le premier à se moquer. Et ce qui se profile, c’est un nouveau monde dont l’écrivain François Coupry nous dévoile les règles paradoxales. À lire ces récits comme les matrices du réel et non comme son reflet déformé, nous entrerons peut-être dans les coulisses du monde, nous découvrirons ce que l’homme ne sait pas encore, mais que nul ornithorynque n’ignore.

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Voir aussi
: Les trois coups du cavalier chinois ; Les souterrains de l'Histoire; Où est le vrai Louis XVI ?; La femme future; Le grand cirque du cavalier chinois, Zeus et la bêtise humaine, Le fou rire de Jésus.

Georges Didi-Huberman, Aperçues, Minuit, 2018.

Didi Huberman
          Le philosophe, l’iconologue, sont des hommes de savoir : ils nous disent ce qu’ils voient. Le lecteur est homme de désir : il cherche ce qu’il regarde. Deux intentionnalités qui s’annulent dans l’apercevoir, ce glissement du regard qui voit sans vouloir posséder. « J’ai pris l’habitude de nommer “aperçues” des bribes de choses ou d’événements qui apparaissent sous mes yeux », définit sobrement Didi-Huberman. On pourrait réduire ce livre à une somme, quoique savamment architecturée en quatre temps, de notes éparses couvrant une quinzaine d’années, des souvenirs de lectures, de tableaux, de rêves, de villes, de cours magistraux… Ce serait réduire le kaléidoscope à un amas d’éclats scintillants. Chacune de ces notes, en soi, est un petit bijou de finesse, de poésie, d’émotion, de réflexion. Quelques mots surpris dans la bouche d’un clochard, une chaussure de bébé accrochée au parechoc d’une voiture, un clin d’œil à la « légende exorbitante » de sainte Lucie, ouvrent soudain un abîme de réflexions en abyme — oui, le jeu de mots fait aussi partie de ces aperçues.
          On pourrait lire ces fragments comme les choses vues d’Hugo ou la passante de Baudelaire. S’arrêter à des analyses plus substantielles, une docte réponse sur l’exposition Soulèvements, des réflexions sur le chef-d’œuvre. Laisser résonner en soi des évocations plus poétiques, sur l’art de « mettre les voiles » ou de prononcer à trois voix le mot reliure, avec la tête, la poitrine et le sexe. On pourrait aussi réfléchir au choc des images, des associations provocatrices (une Annonciation et une image porno) ou brutales (un paravent de Maruyama Ôkyo et une victime de Charlie Hebdo).
          Mais il faut aussi aller au-delà. La démarche de Didi-Huberman est par elle-même novatrice. Si la vue est un savoir, l’aperçue devient une forme de non-savoir, non pas une ignorance, mais « de la nuit qui remue », une lueur qui émerveille plutôt qu’une lumière qui éblouit. On pénètre alors dans une autre forme de connaissance, plus intime, plus profonde. Au « travail direct », volontaire, qui construit le savoir, s’ajoute un « travail au travers », qui ne s’y substitue pas, mais qui occupe ses marges. « Tout ce qui nous traverse, tout ce qui nous tord de l’intérieur, apparaît alors ». Bataille opposait les « humbles vérités » du langage profane à la communion par le langage sacré. Didi-Huberman nous invite à l’ekphrase, qui serait au discours (phrasis) ce que l’extase est à la stabilité (stasis) : « des phrases qui sortent d’elles-mêmes et nous sortent des conventions où le discours tend si souvent à se reposer ». Toute une philosophie de la vie et de la connaissance : ce que l’on voit en passant n’est jamais une stase, mais un mouvement.
          À la réflexion philosophique, on pourra préférer des images stimulantes, le polaroïd comme genre littéraire, le déchet comme « polypier d’images ». L’important est que nous entrions dans ce dialogue qui rompt la dualité entre auteur et lecteur, philosophe et œuvre d’art : car il nous arrache à nos paisibles certitudes pour nous plonger tout crus dans de brutales et fécondes évidences.

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Angélique Villeneuve, Maria, Grasset, 2018.

Villeneuve          Est-ce un garçon ou une fille ? Question oh combien traditionnelle devant un berceau souriant... La réponse de Céline l’est beaucoup moins : « C’est un bébé qui s’appelle Noun ». Un bébé ? La mode est aux noms épicènes, qui ne dévoilent pas le genre. Noun ? L’Océan primordial de l’Égypte antique... Un pied-de-nez à ceux qui chercheraient dans le prénom une indication sur le sexe de l’enfant. Un prénom « non genré », Noun, car Céline entend laisser à son bébé toute liberté de choisir son genre, masculin ou féminin, sans se laisser influencer par son sexe biologique et par les comportements sociaux qui en résultent. Mais aussi un prénom original, qui n’intègre pas le bébé dans une histoire familiale ou dans l'hagiographie chrétienne. Décidément Céline est une femme d’aujourd’hui : refus de choisir pour son enfant le genre qu’il adoptera librement ; rupture avec le passé familial ou social. Deux tendances fortes de l’époque.
          Il ne s’agit d'ailleurs pas de refaire avec Noun l’erreur  commise avec Marcus, le premier né : à trois ans, il a choisi de s’appeler Pomme, de porter des robes et de se vernir les ongles ! On aurait mieux fait, à sa naissance, de ne pas lui assigner un genre ! Si le roman, cependant, s'intitule Maria et non Céline, Pomme ou Noun, c'est parce que le principal protagoniste est la grand-mère, Maria, déchirée entre deux camps, celui de son mari et celui de sa fille. L'un défend avec vigueur l'opposition traditionnelle entre les sexes, l'autre est tout aussi intransigeante sur la distinction entre le sexe et le genre, le corps que l'on reçoit à sa naissance et l'identité que l'on adopte consciemment.
          La thématique est très moderne et correspond bien à la morale actuelle. Le grand danger qui en résulte, et qui n'est pas toujours évité, est de privilégier par moment l'aspect pédagogique sur le plaisir de la narration. Bien sûr, on peut s'en tirer par le dialogue, qui donne à un personnage le ridicule de faire la leçon aux autres. Ainsi, l'un d'eux pontifie pour évoquer les précautions oratoires nécessaires pour qu'il n’y ait pas d’accord ni de pronom dans la phrase : « Le pronom ne se prononce pas, fanfaronne Thomas. » On peut aussi faire appel aux réactions des personnages, qui mettent en scène les idées à faire passer. Lorsque Maria tend un piège à son petit-fils pour tâcher de connaître le sexe du bébé, elle a honte de son attitude, et c'est par cette honte que l'auteur dénonce les stéréotypes de genre : « Le seul fait d’associer ces termes en pensée, affirmé, énergie et garçon, est déjà coupable, elle le sait et se mord la lèvre. »
          Mais ces procédés sont un peu artificiels. On n'est pas là pour réfléchir à des thématiques. Le meilleur du roman réside pour moi dans les incertitudes de Maria, qui désire autant renouer avec sa fille que respecter ses propres convictions. Dès le départ, et apparemment depuis longtemps, Maria est incapable de choisir un camp : « Et ce jour comme tant d’autres avant celui-ci, Maria n’a rien dit ». Elle a accepté que sa fille l’appelle par son prénom et non maman, que Céline et Thomas ne se marient pas, que Pomme se mette à porter des jupes... Ne pas choisir : elle aussi, en fin de compte, est « non genrée », mais dans ses opinions… Pour autant, elle a son avis, prend position, mais pour elle-même. Elle a son idée sur le sexe du bébé, mais ne la dira pas, et la confirmera en cachette en le langeant.
          Et c'est bien là que le bât blesse. En refusant l'affrontement, elle ne parvient pas à libérer l'émotion. La rupture avec son entourage n'en est que la conséquence. Ainsi, le seul fait de ne pas pouvoir nommer précisément un petit-fils ou une petite-fille semble retenir son amour, qui  éclôt brusquement lorsqu'elle découvre la vérité : « Ça tient à savoir, à nommer, à désigner, ça tient à l’amour qui peut enfin venir ». Son indécision finit par l'isoler des deux camps en présence. De sa fille : « Céline et Thomas, avec leurs enfants pour otages légitimes, forment désormais un monde séparé du sien. Une île autonome. » Mais aussi de son mari, et de ses collègues de travail, de la clientèle du salon de coiffure où elle exerce - elle finit d'ailleurs par perdre son boulot…
          Cet enfermement paradoxal de celle qui évite tout conflit direct est sans doute la meilleure idée de ce roman. Maria se coupe de la société par son désir même de ne pas l'affronter. C’est au contraire quand elle prendra l’initiative, à la fin, dans une tentative folle de renouer un contact au moins avec ses petits-enfants, que sa fille se réconcilie avec elle, semble même renoncer à ses lubies d'enfant non genré. Du coup, le récit s'achève sur une morale implicite et sur une note plutôt désagréable, comme si la fille n’attendait qu’un geste de sa mère pour rejoindre l'opinion commune, prendre une décision sur le sexe de son enfant. Comme si, en fin de compte, la volonté pédagogique, la liberté donnée à la petite Noun de choisir son genre, n’étaient qu’une provocation vis-à-vis de sa mère, avant de rentrer dans le rang lorsque celle-ci, enfin, donne son avis. Peut-être. Car un roman n'est jamais une œuvre fermée : le lecteur peut tout aussi bien imaginer que ce sont les rêves de la mère qui se projettent soudain sur la réalité, et que la rupture est bel et bien consommée...
          Quant au sexe et au genre de Noun... Je vous laisse le découvrir avec Maria !

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Félicie Dubois, Les joies simples, éd. François Bourin, 2018.

Félicie Dubois          Il y a deux façons de vivre à la campagne, quand on vient de Paris. Ou on se prend pour un « rurbain », un citadin installé en milieu rural, ou on s’intègre à la vie locale. La première manière est celle des « dames Charnier », mère et fille, en guerre d’usure avec leur voisinage, parce que « vous comprendrez aisément que nous ne sommes pas du même monde ». La seconde, celle « des filles », la narratrice et sa compagne, qui se sont installées à Sainte-Barbe (« deux cents Barbenchons au dernier recensement », dont 163 électeurs et 82 votants), dans le pays d’Auge. Pas facile, pourtant, de s’intégrer dans un village pour un couple hors normes. D’autant qu’on se méfie du « horsain », de celui qui n’est pas du coin. Pensez, on ne fréquente déjà pas trop le Grégoire, parce qu’il vient de la plaine, où on cultive la terre, tandis que dans le pays d’Auge, on pratique l’élevage… Et puis, elles ont un « système spécial » pour être connectées à Internet, un installateur et des abonnements pros, quand le village ne reçoit pas la 4G ni le haut débit…
          Mais elles, elles sont du même monde, celui qui discute, qui prend son temps, lance la balle au chien, regarde changer la lumière… L’une va travailler à Paris, l’autre siège au conseil communal. Les deux fréquentent la fête patronale, le déjeuner des voisins, les « vendues », ventes aux enchères des héritages en déshérence… « Nous partageons une réalité commune, tissée de souvenirs ». Elles partagent surtout les histoires du village, et ses « joies simples. » Ici, on savoure des petits fours maison, la factrice distribue le courrier avec autant de bonne humeur que les apéritifs à la fête des voisins, et la chapelle installée sur un ancien site druidique répand un rayonnement bienfaisant.
          L’attention aux petits plaisirs de la vie est une thématique chère à notre époque à la fois fascinée et effrayée par la rapidité des révolutions. Elle n’est pas cultivée ici avec candeur, mais pose une atmosphère apaisante dans laquelle quelques fausses notes viennent de temps en temps semer le trouble. Un renard vient étrangler les poules, les frelons nidifient, ce sont les petits soucis de la campagne... Mais il y a aussi les paperasses administratives, qui peuvent se terminer au tribunal… Et puis ceux qui ne sont pas conviés à la fête des voisins. Il y a les persécutions des « rurbains » qui finissent par causer la mort de leur voisin, les locataires du presbytère qui vandalisent la maison louée par la commune… « Dans les zones non connectées se trouvent des traces de réel intact, jamais numérisé. » Ce sont ces traces que collecte aussi Félicie Dubois, et ce ne sont pas toujours des « joies simples ». Si l’on s’inquiète aujourd’hui des « pays sous-développés », on oublie que dans un passé pas si lointain, « on y était » aussi dans les campagnes. Ce mélange de petits plaisirs et de malaise intime est constant. Le bonheur total du chien « heureux d’être content » fait aussitôt penser « au moment où il faudra nous séparer ». Ce mélange induit parfois un humour macabre : « J’ai compté quatre cadavres sur la route ce matin : un gros blaireau, un petit chat, un hérisson et un corbillard garé devant l’entrée de l’église. » Humour macabre qui glisse vite vers le sordide lorsqu’on écrase une portée de chatons contre un mur « en guise de méthode contraceptive », ou qu’un cercueil de zinc explose comme une cocotte-minute.
          Et puis, il y a les inquiétudes majeures. Les regroupements de commune qui feront disparaître l’administration de proximité. Les nouvelles qui arrivent par Internet, avec ses débats d’un autre monde, sur l’intelligence artificielle, le cybermonde, le transhumanisme… Que faire face à ces mutations profondes, sinon ériger une grande croix sur la colline « pour signaler au monde qu’il court à sa ruine » ? Retrouver la simple poésie des champs, du ciel, de la lumière, de la plage, se transmettre la clé de la chapelle, pour qu’elle reste ouverte, et se taire. Face à l’injustice inexplicable, « on ne dit rien mais on n’en pense pas moins ». Et parfois, dans ces « joies simples » qui continuent à illuminer la vie, on se regarde en silence, « bien en deçà du langage ». N’est-ce pas là que se dit le principal ?

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Voir aussi : Punto final, Une histoire de Jane Bowles, De l’ange à l’huître.

Martine Roffinella, JC et moi, éd. François Bourin, 2018.

Roffinella          Ceux qui connaissent les romans de Martine Roffinella seront sans doute surpris de découvrir ce livre, qui tient à la fois du témoignage personnel, de la réflexion théologique et de l’analyse de textes antérieurs… Derrière les initiales familières du titre se cache Jésus Christ, cavalièrement accolé à une affirmation déterminée de la personnalité (« et moi »). Après s’être séparée de la foi pendant trente ans, Martine Roffinella décide, à la cinquantaine, de « reprendre sa vie en main » en renonçant à ses addictions, alcool et tabac. La lecture de la Bible l’a soutenue durant cette période éprouvante, suivie d’une expérience qui présente toutes les caractéristiques de l’extase mystique — « un bonheur illimité, sans cesse renouvelé par la Joie ; une joie pleine, généreuse et extatique », puis d’une quiétude totale, lorsqu’on s’est laissé traverser par les « vents mauvais ». Quelle que soit notre croyance, la totale sincérité du témoignage se respecte, comme se respectait celui de la relation sadomasochiste, de l’alcoolisme, du harcèlement épistolaire de précédents romans. Quel que soit le sujet, Martine Roffinella l’explore sans concession, se et nous dépiaute jusqu’à l’os.
          Que l’amour, au centre du message évangélique et des romans de l’auteur, soit le fil rouge de cette analyse ne nous surprendra pas. Ni que cette découverte se traduise par une quête littéraire, le désir « d’offrir à la poésie un écrin plus grand ». Deux amours s’opposent ici comme l’amour terrestre et l’amour divin, mais s’éclairent réciproquement et se complètent. Car c’est l’originalité de cette démarche de refuser les oppositions trop simplistes : cela conduit au désespoir, persuadé que l’on est d’une incompatibilité de passer de l’un à l’autre, convaincu que l’amour divin est réservé « à une certaine catégorie de personnes prévenues par Dieu de leur mission ». Pas celui-ci. Le passage au contraire est permanent entre deux formes d’amour qui, pour autant, divergent dans leur essence.
          D’un côté, la recherche désespérée de l’âme sœur, « celle qui me grandirait et révélerait toutes mes beautés ». Une forme d’amour typique de notre époque vouée à l’accomplissement personnel, telle que l’a analysée François de Singly : à l’inverse du « ver de terre amoureux d’une étoile » cher à l’époque romantique, l’amoureux moderne ne valorise pas le prochain, mais se sent lui-même valorisé par le regard de l’autre. Cruelle déception, souvent, et en particulier lorsqu’on est attiré par des personnalités dominatrices, qui humilient bien plus qu’elles ne révèlent. L’amour alors ne se construit que dans la crainte : de perdre l’autre, de n’être pas à la hauteur, d’être indigne de lui. Cette forme dévoyée de l’amour, esclavagiste par nature car on ne cherche que sa jouissance dans celle de l’autre, vouée à l’échec car on en devient vite la « victime consentante », n’est cependant pour Martine Roffinella que le pressentiment maladroit d’une forme supérieure pour les « affamés d’un amour dont [ils n’ont] pas perçu les dimensions extra ou suprahumaines ». Un peu comme si une « zone savante » comprenait le don de soi inhérent à l’art d’aimer.
          De l’autre côté, donc, s’ouvre cet amour qui semble prendre le contrepied de l’amour humain, mais qui en éclot comme une fleur de la graine. Un « Amour / Art de vivre » qui ne connaît plus la crainte, qui n’est plus confondu avec le désir. Tout aussi sensuel, pourtant : « Jésus s’exprime directement dans notre corps, dans nos veines ; il se fait organe. » Un amour englobant, qui n’a d’autre objet que lui-même, et qui contient tout ce qui semble s’opposer à lui. Mais un amour délivré de l’égoïsme : aimer son prochain comme soi-même ne renvoie pas à un culte inconditionnel de soi, mais à une connaissance et à un respect de soi-même. Pour établir ce passage d’une forme à l’autre, Martine Roffinella évoque des expériences antérieures et les textes qu’elles ont produits, y cherchant des signes, des pressentiments, la petite graine qui mènera à la révélation finale. Si l’analyse dépend nécessairement de l’opposition classique depuis Nygren entre l’éros ascendant et l’agapè descendante, elle aboutit à une résorption de cette opposition dans un amour englobant, dans la lignée plutôt de la mystique nuptiale.
          Ne cherchons pas un traité de théologie dans un récit issu d’une expérience et volontairement réduit à des références évangéliques. La lecture de Martine Roffinella est singulière ; dans son refus de s’inscrire dans une tradition orthodoxe, elle pose des questions qui pourraient faire réfléchir les spécialistes. Comme celle-ci. Et si les disciples étaient restés éveillés au Jardin des Oliviers ? Auraient-ils pu, « par la communion compassionnelle et la prière qu’ils eussent unie à la sienne, changer la trahison de Judas en cri d’Amour ? » Judas aurait alors « égaré les soldats vers une autre piste », et la paix du Christ serait restée au cœur de son enseignement. Intéressante, aussi, la réflexion sur l’ego dans les Évangiles. Satan n’en serait qu’une personnification destinée à mieux le combattre. Il se reconnaîtrait également dans l’image des grands prêtres au moment du procès… Au fond, c’est le dépassement de l’ego que traduit ce texte inspiré, et c’est en cela qu’il peut aussi parler au non croyant.

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Voir aussi
: Recherche de fuites, État d'un lieu désert, L'Impersonne, Inconvenances, Camisole-moi.

Jean Rolin, Le Traquet kurde, P.O.L., 2018.

Rolin           Comme son nom l’indique, le traquet kurde (Œnanthe xanthoprymna pour les intimes) ne s’observe qu’au Kurdistan… Quelle n’est donc pas la surprise du narrateur d’en apercevoir un au sommet du puy de Dôme, en 2015. Cet immigré clandestin est non seulement le bienvenu, mais le point de départ d’un long voyage dans le temps et l’espace, dans les musées et sur le terrain. L’occasion peut-être d’une méditation à peine suggérée sur un peuple persécuté, comme l’oiseau chassé par les ornithologues, et réfugié chez nous : « Il est probable que sans le regain de sympathie pour la cause kurde suscité par les événements de Kobané, le caractère également kurde du traquet égaré au sommet du puy de Dôme n’aurait pas éveillé le même intérêt. » L’occasion surtout d’évoquer quelques grandes figures britanniques qui ont observé cet oiseau, et, par un curieux hasard, sont directement intervenues dans les rapports complexes entre Occident et Orient : écrivains (comme Wilfred Thesiger), soldats (comme Lawrence d’Arabie), espions (comme St. John Philby), officiers de renseignement (comme Richard Meinertzhagen), ils ont profité de leurs missions pour observer, tuer, naturaliser la petite boule de plumes kurde. Dans « certains cercles ornithologiques », ainsi, il est « de bon ton » de noter qu’un coup d’éclat favorable à la France se produisait dans tous les pays où René de Naurois allait observer les oiseaux… Coïncidence ? Le narrateur lui aussi se rend compte qu’on ne se promène pas innocemment avec une paire de jumelles dans certaines régions. L’ornithologie est un bon déguisement !
          Ces quelques biographies enchâssées dans un récit très ténu et une réflexion tout juste effleurée peuvent sembler inutilement rapportées. Au contraire. Piquantes, racontées avec une certaine espièglerie, elles nous parlent de double vie, de meurtre du plus faible (certains traquets étant abattus à l’arme de guerre !), d’intérêts économiques supérieurs, de vols… Le plus rocambolesque de ces explorateurs est sans conteste Meinertzhagen, qui multiplie les exploits guerriers, les meurtres, les aventures pédophiles, les vols, les usurpations… Non content de traquer le traquet, il dérobe dans les musées les exemplaires réunis par ses prédécesseurs, s’approprie leur découverte dans des zones où ils n’ont pas été observés pour les léguer aux musées sous son nom ! Il finit par nourrir avec une consœur une collection de poux d’oiseaux.
          Ces récits sont menés avec un irrésistible humour pince-sans-rire. On ne peut parler des xanthoprymna sans évoquer l’espèce chrysopygia, « dont le nom savant pourrait se traduire étourdiment par “fesses d’or” ». La hâte des ornithologues se traduit par des bicyclettes abandonnées dans les fossés, qui font irrésistiblement penser à celle d’amoureux poussés par le désir vers des buissons accueillants. Philby, converti à l’islam, meurt « en proférant une phrase dans laquelle certains ont entendu : “Dieu que j’en ai mare !”, et d’autres, plus simplement : “Je m’ennuie”. » Cet effet s’opère volontiers par une distanciation parfois complexe par rapport au sujet du récit, à travers des mises en abyme ou la juxtaposition de passages lyriques et de vocabulaire scientifique. Il est tentant, par exemple, d’imaginer la mort de Hemprich sous la forme d’un tableau du XIXe siècle, « l’œil cave sous le haut front où perle la sueur », soutenu par son compagnon de voyage, et d’y accoler avec force détails le saxicola xanthoprymna qu’il a observé. On entre dans les événements par l’intermédiaire du Guardian ou de British Birds, on retrace la vie des explorateurs à travers les cartels des musées, et les petits détails introduisent aux grands événements par des rencontres fortuites — la même année 1934, par exemple, St. John collecte onze spécimens d’Œnanthe chrysopygia, et son fils Kim s’engage dans le KGB. Le rapport ? Le même sans doute, que la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie…
          Et en fin de compte, ces ornithologues qui construisent leur vie comme un roman nous donnent une leçon de littérature. Interroger par la narration les mécanismes de la narration est un exercice familier à Jean Rolin, qu’il avait entrepris dans un roman d’anticipation (Les événements, 2015) et qu’il reprend ici dans un roman « scientifique ».  Meinertzhagen, lorsqu’il « imagine qu’une surabondance de détails rendra son mensonge plus vraisemblable », n’a-t-il pas compris le secret de l’effet de réel cher aux romanciers, et à Jean Rolin en particulier ? Quand je vous disais que tout est dans la mise en abyme…

Voir aussi : Les événements.

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Violaine Bérot, Tombée des nues, Buchet Chastel, 2018.

Bérot           Ce roman, nous avertit l’auteur, peut être lu en continu, de manière traditionnelle, ou en suivant l’ordre suggéré par les 131 paragraphes numérotés, dont chacun renvoie, en finissant, à un autre éloigné dans le roman. Dans le premier cas, on découvrira l’histoire dans son ordre chronologique ; dans le second, on lira successivement les témoignages des sept protagonistes. Les deux lectures se justifient et ont leur cohérence. Pour avoir essayé les deux, je conseillerais la première. L’histoire, assez simple, se comprend rapidement. Dans un petit village de montagne, une femme met au monde un enfant sans avoir remarqué qu’elle était enceinte. Outre son discours et celui de son mari, la présentation de la situation est laissée à l’infirmière, qui a suivi un stage sur le déni de grossesse ; à la femme du maire, aigrie par un accident comparable et qui joue le rôle moralisateur du chœur antique ; par la grand-mère, à qui est confiée la réaction émotionnelle, et par deux proches chargés de gérer la situation. L’un veille sur les chèvres abandonnées par le départ précipité ; l’autre, aidé par tout le village, prépare en trois jours l’arrivée de la fillette inattendue, « tombée des nues » comme sa mère : berceau, chambre d’enfant, layette, tout ce qu’on met six mois à mûrir doit être improvisé en trois jours.
          Mon amour pour les structures complexes et mon intérêt pour les œuvres numériques qui rompent la linéarité du roman (celui-ci aurait beaucoup gagné dans une conception numérique) m’ont tout naturellement poussé à jouer le jeu. Le principal intérêt de cette approche est de solliciter l’attention du lecteur, immergé d’emblée dans une situation dont il doit démêler les fils. Les réactions des uns et des autres prennent le pas sur le récit, qui commence véritablement à la p. 17 (« Je vais tout vous raconter monsieur »). Dans un premier temps, on ne comprend que le caractère insolite et grave de la situation, à travers des termes ou des expression vagues (« cas comme le sien », « vertige », « trembler », « voix inhabituelle », « horreur »…). Puis on passe aux hypothèses, lorsqu’on a compris qu’il s’agissait d’une naissance : on songe à une fausse couche à la p. 18, à l’arrivée d’un monstre à la p. 21, à un déni de grossesse à la p. 23…
          Une fois le sujet posé et les réactions connues, le danger serait de perdre la tension narrative. Le suspens est maintenu tant bien que mal sur des détails (le choix du prénom, que l’on annonce pendant quelques pages ; le cas similaire invoqué par la femme du maire ; le berceau construit par les enfants…) ou sur des questions fondamentales : l’acceptation de sa fille par Marion, la mère ; la culpabilité de Baptiste, le père, qui avait refusé d’avoir un enfant et peut-être provoqué par là le déni de la mère. Par moments, on a l’impression que le récit commence à piétiner et ne se maintient que par le jeu sur l’identification des narrateurs. Un jeu par ailleurs fort bien mené : par le ton, par une apostrophe d’un comparse, par les objets manipulés, on devine très vite qui parle. La table des personnages publiée en fin de roman pour aider à la lecture devient inutile, on en déconseille le recours. La lecture suivie révèle d’ailleurs de beaux effets, lorsque, par exemple, un paragraphe se termine par un « non » angoissé et que le suivant, confié à un autre protagoniste, commence par un « oui ».
          Fort heureusement, l’intérêt du roman ne tient pas au récit, mais à des situations tour à tour poignantes, comiques, exaltées… Les interventions de Marion et de Baptiste sont de ce point de vue d’une intensité peu commune : le jeune homme, enroulé autour du petit corps comme s’il en était lui-même enceint ; la jeune femme, obnubilée par la culpabilité de ne rien éprouver pour ce bébé qui, dit-elle, l’a violée. Ce sont sans conteste les meilleurs moments du roman. Chaque personnage prend peu à peu corps grâce à son récit. Le paysan bourru mais à l’esprit pratique ; la femme du maire dont l’étroitesse d’esprit nous agace avant qu’on n’en découvre les blessures mal cicatrisées ; l’ami qui s’improvise maître d’œuvre du chantier… On sourit quand les enfants proclament : « C’est le berceau du bébé qu’on a fait tous ensemble », comme si l’enfant était devenu celui du village, et non plus de la seule Marion, ou lorsqu’un personnage voit en Marion une « Vierge Marie à l’envers » : on explique bien la conception, mais elle n’a pas entendu le message de l’ange… Le roman devient alors celui du village bien plus que celui de la mère et de la fille tombées des nues.

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Emmanuel
François Emmanuel, Ana et ses ombres, Actes Sud, 2018.

          « Les souvenirs sont comme des vieux bois mouillés que l’on extrait de l’eau noire, mais ça ne résiste pas à l’air. » Les ramener à la surface est un travail d’archéologue, nécessitant des précautions et des détours dont sont familiers les psychanalystes. Lorsqu’Ana Sarkine part dans les Andes péruviennes en mission pour escorter au laboratoire des momies chachapoyas, elle comprend que le voyage va révéler « l’autre partie du rêve », des éléments de sa personnalité et de son passé profondément enfouis en elle. Et lorsqu’un accident l’abandonne, avec un chauffeur au comportement étrange, au cœur de la montagne, quelque chose se brise en elle qu’elle ne peut analyser. Symbole de sa disparition pour ses proches comme pour elle-même : la disparition des momies qu’elle escorte, dont on comprend très vite qu’elles ont été enlevées par le chauffeur.
           Sans doute, il y a une maladie contre laquelle elle luttait déjà avant le départ, le choc de l’accident, les effets de l’altitude, sans négliger une mauvaise maîtrise de la langue, l’angoisse d’être perdue et la méfiance qui s’instaure, mais cela ne suffit pas à expliquer ce « long épisode de déréalisation » durant lequel elle sent une « grande fêlure » en elle, mais aussi autour d’elle, « une grande dissociation des choses » qui la coupe du monde environnant. La vraie rupture est en elle. Dans la lignée des doppelgänger qui traversent la littérature depuis le romantisme allemand, Ana est à la fois actrice et spectatrice de sa vie. Une voix en elle lui dit que la scène qu’elle est en train de jouer « n’est pas juste ». Ce décalage de conscience est sans doute un des aspects les plus forts, les plus attachants du personnage. Un « vieux chaman fou », Épifanio, qu’elle qualifiera d’« homme roc » et qu’elle viendra retrouver cinq ans plus tard, lui dira que sa vie manque de soleil, que son corps de sang, et identifiera le fond du problème : le souffle des morts est entré en elle. Non pas celui des deux momies qu’elle convoie, mais celui de son père, mort quand elle était toute jeune dans un accident de voiture.
           Un accident, tout comme celui qu’elle a connu et qui a réveillé la mémoire. Et au moment où il vivait une violente passion adultérine, tout comme celle qu’elle connaît alors avec un jeune collègue, Jairo. Ce qu’elle vit éclaire ce qu’elle se remémore, et vice versa. Ce qu’elle raconte, cinq ans plus tard, à un vieil ami de son père répond à ce qu’elle reçoit en retour. C’est en se coupant du monde, au fond de la montagne, qu’elle commence à voir avec « une acuité sans pareille ». Il devient alors essentiel de reconstituer cette parenthèse dans sa vie, de « retrouver la séquence exacte des événements, rétablir coûte que coûte un récit, fût-il partiellement réinventé » : ce que l’on inventera est peut-être la vérité d’une autre vie…
           Ce n’est donc pas un hasard si le récit est fictivement confié à un ami de son père, qu’elle interroge au fur et à mesure sur son propre passé. Dans ces dialogues, elle trouvera « le cœur des choses ». Le narrateur qui tente de retracer une aventure qu’il n’a pas vécue avec des sources tardives et biaisées peut sembler, dans un premier temps, faire écran à la sensation brute, à l’immédiateté du souvenir. La distanciation qu’il introduit en permanence par des réflexions ou des incises brise le lyrisme, mais c’est pour le réintroduire aussitôt en prenant la responsabilité du récit. « Il fallait que j’écrive, avec mes mots et les siens », reconnaît-il : la phrase à nouveau s’allonge, s’emballe, prend sur elle la responsabilité du lyrisme, qui devient celui du narrateur, puis du lecteur. Le jeu est subtil entre narrateur et protagoniste, voire entre personnes grammaticales (« lui pour qui elle me dirait avec le recul du temps une tendresse inexplicable »), mais correspond bien à ce dédoublement dont est victime Ana dans son périple péruvien. Comme la métaphore des deux momies retrouvées dans des vêtements si somptueux qu’on les a qualifiées de « princesses » évoque le dédoublement d’Ana, elle aussi surnommée « princesses » par les Péruviens, pour la blancheur de sa peau et la finesse de ses cheveux.
           Le récit progresse dans ces aventures qui s’entrelacent avec les souvenirs, par le biais de personnages emblématiques. Comme Joan, « un ange sous les traits d’une femme sourde », dont le prénom n’est pas sans évoquer Jean, le père d’Ana, et Jeanne, sa grand-mère. Comme « l’homme roc », Epiphanio, évoquant cette « épiphanie » qui la foudroie dans les Andes. Comme Ceferino, le chauffeur au nom du vent d’ouest, le zéphyr, qu’elle ressent comme « son frère de l’autre monde » — n’est-il pas un peu ce « vent des morts » qui a soufflé en elle ? À lui reviendra la scène finale, plus allusive que conclusive, qui nous laisse avec cette question qui s’adresse à chacun de nous : tant que nos morts, fussent-ils des « princesses », seront catalogués comme des « fardeaux funéraires », les archéologues de notre mémoire ne seront pas meilleurs que les pilleurs de tombes. Ce roman, qui fouille avec lucidité et beaucoup de finesse dans l’âme de ses personnages comme dans leurs contradictions, est servi par la fluidité d’une langue qu’on ne se lasse pas d’admirer chez François Emmanuel.

Voir aussi : Les murmurantes, Le sommeil de Grâce, 33 chambres d'amour, Jours de tremblement.

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Hubert Haddad, Casting sauvage, Zulma, 2018.

Haddad          « Le casting sauvage, c’est quand les agences coincent. » On leur demande tout ce qu’on veut pour faire de la figuration dans un film : des nains, des colonies d’enfants, des tribus bantoues : elles trouvent. Si elles ne dénichent pas exactement ce que le réalisateur souhaite, elles se débrouillent en maquillant, en travestissant des silhouettes proches. Mais cette fois, on leur a demandé cent rescapés des camps de concentration. Et le réalisateur veut du naturel, il refuse tout trucage, même cosmétique : « Il lui fallait des gens de la rue raflés dans leur misère physique ». Alors, on fait appel à une stagiaire, chargée de parcourir Paris en quête de cent oiseaux rares, d’une maigreur de revenant, prêts à exposer celle-ci aux yeux de tous, et à se faire raser pour le tournage.
          Damya n’a « aucun truc » non plus pour aborder les candidats potentiels, « simplement une attention un peu vive pour le visage de tous ces gens qui vont et viennent à découvert, sans but avoué, le regard rentré au secret de leur nuit ». Et c’est pour cela qu’elle réussit là où les agences ont échoué. Elle est sensible à la fêlure de chacun, qui explique leur étisie, une rupture intérieure qui fait écho à la déchéance physique. « Quelque chose est brisé à jamais en eux, ils avancent avec précaution, les yeux blanchis par l’innommable, comme s’ils rêvaient, comme s’ils croyaient rêver dans un délai de grâce… »
          En fin de compte, les gens de la rue, rejetés de la société, ne sont-ils pas tous un peu des déportés ? Lorsque les ultimes promeneurs sont rentrés chez eux, lorsque le dernier métro a emporté les derniers sédentaires, des ombres muettes sortent des portails obscurs, se détachent des murs, rôdent autour de Damya, qui déambule au hasard. Clochards, suicidaires, réfugiés, fugueuses anorexiques, ils composent une horde fantasmagorique qui, dans ses rêves, prend une dimension épique. « Des revenants partout l’accompagnent, ils surgissent de nulle part dans la quiétude flambante du jour. Elle les reconnaît tous à leur regard effaré, leur silhouette de branches sèches et cette pâleur d’outre-tombe. »
          Et puis, il y a des ombres plus poétiques qu’inquiétantes, des familiers de la nuit, comme elle, qui appartiennent presque au paysage. Le peintre de la pleine lune, qui ne sort son chevalet que tous les vingt-huit jours, le jongleur aux apparitions fantasques, l’homme qui marche pour créer l’espace, dont il doute. « Depuis vingt ans, je marche pour voir surgir quelque chose de nouveau, d’inhabituel. » C’est alors sa perception de la ville qui change en Damya. La voilà « focalisée par l’envers des grands décors indifférents derrière lesquels la mort informe godaille ». Les ponts, les gares, lieux de passage rendus aux exclus du jour, les grands boulevards ou les cours au fond d’une impasse, c’est un Paris différent qui se reconstitue au fil des pages, introduisant le plus souvent les chapitres, une errance nocturne en contrepoint au thème du retour des déportés.
          Si Damya a cette sensibilité particulière aux destins brisés, c’est que le sien lui-même s’est arrêté un soir de novembre 2015. Elle est elle-même brisée dans sa vie, dans son corps, dans son rêve, par les attentats de la rue de Charonne. « Elle avance désormais en exclue, débusquée d’un songe intrépide, par-delà la clôture du corps. » Il ne faut pas dévoiler le secret qui a brisé sa vie, le tragique concours de circonstances qui l’a menée au mauvais endroit, au mauvais moment. C’est lui qui assure la tension dramatique du récit. Ni l’étrange cérémonie nocturne qui, à la fin, exorcisera son échec. C’est la magie du roman qui rassemble soudain les éléments épars, comme le tournage du film rassemblera en une image les cent destins brisés des figurants.
          Dans une langue aux images flamboyantes, d’une poésie grave et somptueuse, cette traversée de Paris est une lente descente aux sentines de la misère humaine, l’inexorable ressassement d’un passé douloureux, mais avec cet espoir tenace d’en « rejaillir vivant », dans une lumineuse remontée vers l’avenir.
 
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Voir aussi
: Le camp du bandit mauresque, Petite suite cherbourgeoise, La culture de l'hystérie n'est pas une spécialité horticole, Le nouveau nouveau magasin d’écriture, Oholiba des songes, Palestine, Géométrie d'un rêve, Vent printanier, Opium Poppy, Sonetti di dolore, Le peintre d'éventail, Premières neiges sur Pondichéry, .

Yanick Lahens, Douces Déroutes, Sabine Wespieser, 2018.

Lahens          « Je suis d’un lieu que je ne peux plus toucher, dont je ne peux plus sentir le souffle. » Ce lieu, c’est Haïti, non pas celui des télévisions et de brochures de vacances, pas même celui des journalistes qui viennent conforter leurs lieux communs sur les dictatures, mais celui de tous les jours, avec ses misères, ses injustices, sa corruption, mais aussi ses petits plaisirs au quotidien, ses rêves, sa chaleur humaine… Celui à qui Yanick Lahens avait déjà donné la parole dans Bain de lune. Une énigme, ici encore, sert de fil rouge au récit, une de ces violences quotidiennes sur lesquelles il est sage de ne pas s’arrêter. Le juge Berthier a été assassiné. Sa fille Brune, chanteuse au Korosòl restau-Bar, veut savoir par qui, et pourquoi, aidée par son oncle, homosexuel désabusé qui vit reclus dans sa maison où se retrouvent périodiquement quelques amis.
          Autour d’eux gravite tout un monde d’amis, de parents, d’amants ou de vagues connaissances. Cyprien, élève du juge Berthier et stagiaire dans un cabinet d’avocats, est l’amant de Brune. Le profil idéal pour mener l’enquête, mais il n’espère qu’une chose : échapper à sa condition et gravir les échelons sociaux. Pour cela, il vaut mieux n’avoir rien vu et montrer patte blanche à la mafia locale. Alors, Francis, le journaliste français envoyé en reportage ? L’enquête, c’est son métier, mais il n’est pas là pour résoudre un meurtre : il rêve de découvrir le « vrai Haïti », conscient toutefois qu’il doit conforter ses lecteurs dans leurs stéréotypes. Et puis, Ézéchiel Estinvil, le poète ; Nerline et Waner, qui militent pour le droit des femmes et la non-violence ; Rony, l’exilé américain ; Thérèse, la veuve du juge… Tous sont prisonniers de leur monde, d’un rêve qui les aide à vivre, d’une histoire douloureuse qu’il est plus urgent d’affronter. « Ici, vivre, c’est dompter les chutes ». Le roman progresse par petites touches, petites scènes, qui ont l’air ne n’avoir aucun rapport entre elles mais qui conduisent à leur rythme vers la solution de l’énigme.
          On peut trouver cela confus, ou en tout cas décousu. Mais le roman est à l’image du pays : « Ici, il faut tout prendre. » Caractéristique de cette confusion volontaire entre des personnages enfermés dans le même chaudron, l’incertitude des pronoms personnes, le je, le tu et le il pouvant, dans un même paragraphe, désigner la même personne dans un discours direct ou indirect libre, ou dans une apostrophe à lui-même… Passant sans cesse du récit au ressenti et du rêve à la réalité, le lecteur soit s’abandonner au rythme que lui impose la romancière. D’ailleurs, l’énigme elle-même n’est qu’un artifice vite oublié, et vite réglé à la fin du roman. Un crime ? Allons donc ! « Le seul crime, sous nos cieux, c’est celui d’être né et d’être sans pouvoir. »
          Ce n’est pas dans l’intrigue qu’il faut chercher le fil rouge du récit, mais dans une image, celle du chaudron, et dans un leitmotiv, celui des voitures. Le chaudron est l’image de la société haïtienne : « il faut viser l’écume pour ne pas aller racler le fond », est-il précisé d’entrée de jeu. La métaphore est filée tout le long du livre : la vertu du chaudron est de tenir au chaud les uns contre les autres ; regarder en arrière risque de faire retomber au fond ; la promotion sociale se mesure à la puissance du climatiseur, car « au-dessus de l’écume, on ne transpire pas » ; et lorsque la danseuse d’un cabaret chic ôte son slip, le chaudron n’existe plus. La métaphore est parfois un peu trop insistante, mais accompagne l’ascension de Cyprien et apaise ses éventuels remords.
          Quant aux voitures, elles incarnent le statut social de chaque personnage. Cyprien saura qu’il est dans l’écume quand il troquera son Audi contre une Porsche. Il en va de même pour tous les protagonistes. La vieille guimbarde borgne est à l’image de Nerline, Waner et Ézéchiel qui s’y entassent ; Jojo Piman Piké, le petit tueur sans envergure, se fait appeler chef, patron ou direk (directeur) au volant de sa Suzuki Vitara, « son bijou, son passeport » ; les voitures officielles aux vitres teintées font la loi, mais qu’importe ? personne ne sait qu’il existe un code de la route. D’ailleurs, la voiture n’est-elle pas le symbole même de l’île, comme le clame une publicité ? « Tu es Audi, tu es Haïti, le pays de la quattro. » Les publicités finissent par « rendre l’improbable tout à fait vraisemblable ». Aussi, quand vers la fin une Audi « traverse une autoroute tout à l’intérieur de Cyprien », on se dit que son pays continue à vibrer tout au fond de lui…
         Celui qui, peut-être, donne à ce roman la troisième dimension qui l’empêche de tomber dans l’article de magazine, c’est Francis, l’étranger, qui incarne notre regard sur un monde à mi-chemin du cliché touristique et de l’analyse idéologique. Devant un tel amas d’injustice, de misère, de révolte, il est persuadé que la révolution est proche, et se demande quand elle va éclater, avec ce mélange d’inquiétude et d’espoir de la vivre en direct. La réponse de son guide est une gifle. « Tu ne sais pas, eh bien, moi non plus, Francis. D’ailleurs, commence par la faire chez toi, la révolution, et après, on verra. » Touché ! Nous aussi, alors, nous nous demandons si tout va si bien que cela en France, et quel regard poseraient sur nous les Haïtiens, quels conseils ils nous donneraient… Pour certains d’entre eux, la France reste sans doute le rêve d’un lieu où « les vies ordinaires pouvaient encore être épargnées du fléau ». Non sans humour, le monde occidental leur évoque ces « barbelés-démocratie » importés par les troupes américaines… Fait-il vraiment rêver ? D’ailleurs, le roman se termine sur les attentats du Bataclan. Le rêve né des magazines et des télévisions éclate soudain, et peut-être cela permet-il une salutaire lucidité. Car « chaque rêve qui porte sa part d’oubli du monde le détruit à petit feu, en mille morceaux ».
          Alors, le rêve d’ascension sociale de Cyprien, le rêve de justice de Brune et de son oncle, sont-ils des pièges qui empêchent de voir le monde en face ? La réponse est dans un livre de Kopano Matlwa invoqué par la romancière : à l’institutrice qui demande à la petite Fikile ce qu’elle veut devenir quand elle sera grande, celle-ci répond : « Blanche, madame Zola. Je veux devenir blanche. » On se moque d’elle, bien sûr, mais n’est-ce pas ce que répondraient bien des personnages de ce roman, et sans doute de Haïtiens, qui rêvent des pays occidentaux ? « Je veux aller du bon côté de l’histoire. Une fois parti, je regarderai l’île à la télévision. M’exprimerai avec discrétion sur la conjoncture. » Quant à Brune, elle vivait dans son propre rêve de gloire internationale quand son père a été assassiné. C’est alors qu’elle a grandi. « Là, sous leurs yeux à tous, elle est devenue une femme. Comme si un arbre avait poussé ses racines tout à l’intérieur. » Alors, si elle finit par partir, c’est en semant des petits cailloux dans toutes les villes du monde pour ne pas perdre le chemin du retour.

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Marc Petit, Le Testament d’Ausone, Le Festin, 2018.

Marc Petit          « C’est toujours au présent que l’on écrit aux morts, comme si le fait de s’adresser à eux avait le singulier pouvoir de les faire revivre, le temps pour eux d’entendre les mots que nous leur disons, sans qu’ils puissent nous répondre. » La plupart des lettres de ce court récit sont en effet adressées à des morts, par Ausone, le plus important poète du IVe siècle de notre ère. Dernier témoin de la grandeur romaine et premier témoin de la dislocation de l’empire, il a connu les honneurs — professeur de rhétorique, précepteur du futur empereur Gratien, il est appelé par lui au consulat — et la disgrâce, qui le ramène sur ses terres bordelaises. Son « testament » est celui d’un monde en mutation, en proie à la violence sociale, aux guerres civiles, à l’intransigeance fanatique d’un christianisme que n’a pas encore érodé l’épreuve du pouvoir. Faut-il céder à la nostalgie d’un monde désormais condamné à disparaître, maintenir envers et contre tout la culture humaniste qui l’a nourri, saluer le « pays à naître » et que l’on ne connaîtra pas ? Questions éternelles, que l’écrivain du XXIe siècle continue à se poser. Le testament d’Ausone est aussi celui du romancier, de tout romancier à cheval sur deux mondes. La nostalgie est inutile : le passé est mort à jamais. « Chaque arbre est une lettre, et la forêt entière est un texte à déchiffrer », s’exaltait le druide Arborius. Mais plus personne n’a la clef de ce grimoire, soupire-t-il.
          Les correspondants que Marc Petit donne à Ausone — le récit est constitué de dix lettres — sont eux aussi assis entre deux mondes, à l’image de la tante Hilaria, dont on n’a jamais vraiment su si elle était un garçon manqué ou une fille masculine. Mais le plus souvent, c’est entre les mondes païen et chrétien qu’ils oscillent : Arborius, l’aïeul druide qui a conservé les secrets de la nature, mais qui doit dissimuler son art ; Symnaque, qui rêve de restaurer l’ordre ancien ; Paulinus (saint Paulin de Nole), au zèle chrétien intransigeant… La nouvelle religion, pour le druide Arborius, est sur le point d’abattre le frêne primordial, l’axe du monde : « Malheur au monde, si la poutre maîtresse s’effondre par leur faute ! C’en sera fini de l’harmonie des sphères et du cycle des saisons. »
          Au sommet de la pyramide sociale, mais au centre de ces influences contradictoires, Gratien, l’empereur enfant, éduqué dans la tolérance par Ausone mais qui achève de christianiser l’empire sous l’influence d’Ambroise de Milan, symbolise à lui seul les tensions entre les deux mondes : « Malheureux garçon ! Ta cire à peine durcie fondit plus vite que celle liant les ailes d’Icare au soleil de ce qu’Ambroise nommait pompeusement la Vérité ».
          Dans ce monde de faux-semblants où l’on est sommé de prendre parti, ne nous étonnons de voir réapparaître le thème du masque cher à Marc Petit. Les anciens dieux ne sont devenus que des masques de théâtre sur lesquels les hommes projettent leurs états d’âme, leurs vertus et leurs défauts. Mais Paulinus, le saint chrétien, n’a-t-il pas fait du Verbe « l’art de tromper au service de la vertu, un maquillage, une mascarade habillant ce que tu crois être la vérité de tous les oripeaux du mensonge, pour la faire paraître séduisante » ? Et lorsque la Vérité se cache, le « masque du masque » est peut-être la seule façon de la retrouver : tel est le secret de la poésie, celui de Virgile, qui dévoile les secrets de la nature en feignant de se cacher derrière une bucolique anodine : « Dangereux homme ! Tu as mis tout en haut ce qui était en bas, tel Spartacus et le Galiléen fils de Marie ». Retourner le monde, lorsqu’il est à l’envers, est la seule manière de le remettre d’aplomb. Dangereux pari, quand on a perdu le sens du monde. Beaucoup abdiquent, à commencer par les poètes modernes. Ils se contentent d’un jeu formel faute de pouvoir atteindre à la véritable beauté du monde —  « l’esthétique de mes vers était celle du nougat », reconnaît Ausone. N’est-ce pas le pire des masques ?
          Alors, dans cette mascarade où plus personne ne peut trouver le sens, la Vérité se retrouve peut-être dans le principe d’incertitude, dans la mutabilité continuelle des choses qui évite de la fixer en un dogme délétère. « Les trois principes de la logique sont des sottises. Pourquoi un cheval ne serait-il pas un homme, quand ça lui chante ? Les logiciens ne sont-ils pas des ânes, et cela à plein temps ? », raille le druide Arborius. Et le poète Ausone sait que c’est ainsi qu’il faut écrire le monde, en mettant un mot à la place d’un autre, en mariant deux mots qui semblent incompatible pour faire naître d’eux un être insoupçonné. Illusion ? Mais le monde n’est-il pas lui-même illusion ?
          Au bout du compte, le fin fond de la Vérité se trouve peut-être dans le néant, qui réconcilie les contraires et abolit tout mensonge. Polythéisme ou dieu unique ? La question ne se pose plus. « Quand bien même il n’y aurait pas de Dieu, le spectacle de la nature me ravirait. » La beauté échappe en permanence à l’artiste, mais n’est-ce pas cette fuite perpétuelle qui nourrit sans fin son désir ? Dans le profil de l’amie qui s’éloigne, tracé à la hâte sur le mur chaulé, le contour n’est que mensonge, mais la silhouette qu’il définit, éblouissante de blancheur, offre sa ressemblance absolue, la « pure image ». Tel est peut-être l’ultime message, celui que jadis Marc Petit avait confié au peintre Ni Ts’an, qui « délivrait l’être emprisonné dans le contour des objets » (La vie et l’œuvre de Ni T’san). Le testament du poète doit se lire dans les blancs du contour de ses mots.

Voir aussi : Séraphin ou l'amour des ombres. Le premier violon de Guarnerius.

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Martine Roffinella, Camisole-moi, Éd. François Bourin, 2018.

Roffinella          « Jamais dans le diocèse » : telle est la règle que s’est fixée une éditrice parisienne pour sa vie amoureuse. Lesbienne assumée et dominante, elle a refusé toute relation avec ses auteurs. Quel jeu joue-t-elle alors avec la narratrice, « auteur tardif » dont elle repousse la passion ardente, mais qu’elle relance si elle reste sans nouvelle ? Bien sûr, il y a la crainte des ragots. Une indiscrétion a aussitôt enflammé le Tout-Paris et l’éditrice s’est crue obligée de coucher avec un homme pour faire cesser les rumeurs. Et son auteur a la réputation de se servir de ses aventures pour écrire ses romans. Comme elle ne peut s’en empêcher, celle-ci est d’ailleurs disposée à jurer de ne plus publier le moindre texte pour permettre la relation.
          Mais il n’y a pas que cela. Entre les deux femmes se noue un jeu de séduction, de provocation, de masochisme réciproque, un jeu d’échec où chaque coup est mûrement réfléchi pour prendre une pièce maîtresse. Les deux femmes, d’ailleurs, semblent porter des noms de pions, AT48 (Auteur tardif de 48 ans) et FE58 (Femme éditrice de 58 ans), comme si elles voulaient, à la façon des petites annonces, se résumer à un âge et une fonction.
          La relation reste platonique et distante — tout au plus, au cours d’un dîner dans un grand restaurant, FE58 autorise-t-elle AT48 à lui effleurer la main ! Mais ces textes qui se répondent dans un code qui ne sera connu que dans les dernières pages laissent l’imagination prendre le pas sur la réalité. Aux « enregistrements » d’AT48 répondent des « décryptages » de FE58 : le ton est d’emblée différent : la première tutoie son éditrice (qu’elle vouvoie lorsqu’elle s’adresse à elle), la seconde n’utilise que la troisième personne. Elles investissent des lieux imaginaires où leur relation serait possible. Pour l’une, une cathédrale dont l’éditrice serait le Dieu. Pour l’autre, la chambre d’hôtel où un chanteur a tué son amie comédienne — Bertrand Canta et Marie Trintignant ne sont jamais nommés, mais sous-tendent le récit de l’éditrice. Ces lieux intérieurs donnent le ton à leurs fantasmes. L’une adore. L’autre cogne. L’une prend conscience d’une distance infranchissable avec son idole, incompatible avec le simple désir sexuel, une distance qu’elle rêve d’abolir par la séduction tout en redoutant les conséquences de sa hardiesse : « tu cesses d’être Dieu, tu es Femme, et si tu es Femme, le désir rôdera entre nous ». Pour FE58, à l’inverse, l’amour est une prise de possession, une « envie terrible de posséder jusqu’au bout des ongles ». Les paroles, les messages échangés sont autant de coups de poing qu’elle assène dans la chambre d’hôtel de ses fantasmes.
          Ce court roman tente alors de retourner la situation, de renverser la domination, autour de la scène pivot d’une unique et désastreuse rencontre. Comme dans le vieux thème juif du procès de Dieu, AT48 ose demander des comptes à Dieu, le défier de venir parmi nous, et « qu’il ne nous refasse pas cette bonne vieille plaisanterie de nous envoyer Son Fils pour aller mourir sur une croix à sa place ». Celle qui redoutait toute intrusion dans la vie sévèrement gardée de son idole s’introduit dans son cerveau, inverse les rôles et les fonctions, et par un stratagème qu’il ne faut surtout pas dévoiler, la force à l’action.
          La puissance du récit tient à cette structure implacable. Mais plus encore à la violence des images qui doivent assumer des sensations extrêmes, parfois très crues, mais imaginaires : « la foudre s’abat sur moi, suivie d’une nuée d’insectes visant chacun de mes pores pendant que les vautours planent ». Devenue l’objet de son éditrice, l’auteur s’imagine table pour que l’autre s’y accoude, mais aussi friandise, excrément... Les sentiments réprimés se concentrent et éclatent avec une violence où la rage le dispute à la vénération, l’audace à la terreur. « Chaque fois que AT48 écrit un livre, elle manque d’y laisser sa peau », confie-t-elle. Et c’est vrai.
          Car derrière cette relation sadomasochiste et platonique se profile une autre relation douloureuse : celle de l’auteur et de son éditeur. Par moment, l’ambiguïté s’installe. Au terme du rendez-vous fatal, AT48 demande à FE58 : « Me garderez-vous ? » Et l’on sent que c’est aussi, ou d’abord, l’auteur qui parle. Et l’on comprend que le rapport de domination est pour l’éditrice une façon d’exercer ce « formidable pouvoir, relevant du divin », avec tous ses auteurs. Dans Rien entre nous, Martine Roffinella avait exploité un rapport de force similaire entre une femme auteur et une critique littéraire. La double lecture du rapport de domination, qui va beaucoup plus loin dans ce roman, fait toute la subtilité de la relation.

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Voir aussi
: Recherche de fuites, État d'un lieu désert, L'Impersonne, Inconvenances, J.-C. et moi.

Clotilde Escalle, Mangés par la terre, Les éditions du Sonneur, 2018.

Escalle          Un petit village d’apparence paisible, dont « on ne peut pas dire grand-chose », Copiteau. Et tout un roman. Car il y a des vies, des rêves, des folies, des drames… Au centre de ce récit à la fois glaçant et loufoque, une famille. Un père mort dans son étable sans qu’on s’en rende compte, puis sans qu’on s’en inquiète. Deux fils fous, et un troisième poète, ce qui ne vaut guère mieux, la preuve, c’est qu’on l’enferme avec les deux autres quand ceux-ci ont fait des bêtises — leur jeu préféré est de tendre un câble au travers de la route pour provoquer des accidents. Quant à « la masse indolente appelée maman », quand elle ne peut plus gérer la situation, elle se roule dans un sac d’engrais vide et va dormir dans un abribus, pour ne rien user à la maison.
          Autour d’eux gravite un monde aveugle. Un maire anéanti par la mort de son frère jumeau, un notaire écartelé entre sa collection de livres anciens et son addiction aux jeux électroniques débiles, une fille colloquée à l’asile à la suite d’un conflit avec sa mère et consciencieusement violée par les deux frères à chacun de leur séjour à l’asile, tandis que le personnel médical choisit de croire à de l’automutilation pour ne pas avoir à intervenir. Et puis Agathe, son amie, qui rêve d’Amérique avec un amant velléitaire.
         Tout cela fait-il un roman ? Oui, par l’incroyable imagination de Clotilde Escalle, qui multiplie les situations absurdes, les coups de tête ou de théâtre. De petites trouvailles inattendues, comme celle de la folle qui défait fil à fil les draps de l’asile pour se confectionner une robe de mariée. Oui, parce que chaque personnage a sa complexité, ses délires, ses instants de lucidité, son passé, ses rêves, ses déceptions… Surtout face à un quotidien trop banal, dans un univers trop minable, où le temps s’entasse comme dans une salle des fêtes défraîchie. Proies fragiles pour un monde de faux rêves, de cadeaux inutiles et de paillettes, la télévision, le supermarché, l’Amérique, les jeux vidéos…
         Oui, surtout, parce qu’il y a un ton, à la fois révolté et résigné ; un humour pince sans rire qui démultiplie la violence ou la crudité du propos ; une écriture, surtout, faite d’images fortes, d’associations surprenantes, de personnification de concepts abstraits, de raccourcis audacieux, d’un mélange permanent des personnes grammaticales qui nous oblige à nous projeter constamment de la tête d’un personnage au monde environnant. Certains passages élèvent le rouge à lèvres de supermarché ou un adultère mondain à la dimension d’un récit épique. Un récit à la fois glaçant et loufoque, stimulant et désespérant. Car même si l’on a le ciel dans la tête, on sait que « les routes seront toutes mangées par la terre, nous aussi par la même occasion. »