Marc Petit, Le Testament d’Ausone, Le Festin, 2018.

Marc Petit          « C’est toujours au présent que l’on écrit aux morts, comme si le fait de s’adresser à eux avait le singulier pouvoir de les faire revivre, le temps pour eux d’entendre les mots que nous leur disons, sans qu’ils puissent nous répondre. » La plupart des lettres de ce court récit sont en effet adressées à des morts, par Ausone, le plus important poète du IVe siècle de notre ère. Dernier témoin de la grandeur romaine et premier témoin de la dislocation de l’empire, il a connu les honneurs — professeur de rhétorique, précepteur du futur empereur Gratien, il est appelé par lui au consulat — et la disgrâce, qui le ramène sur ses terres bordelaises. Son « testament » est celui d’un monde en mutation, en proie à la violence sociale, aux guerres civiles, à l’intransigeance fanatique d’un christianisme que n’a pas encore érodé l’épreuve du pouvoir. Faut-il céder à la nostalgie d’un monde désormais condamné à disparaître, maintenir envers et contre tout la culture humaniste qui l’a nourri, saluer le « pays à naître » et que l’on ne connaîtra pas ? Questions éternelles, que l’écrivain du XXIe siècle continue à se poser. Le testament d’Ausone est aussi celui du romancier, de tout romancier à cheval sur deux mondes. La nostalgie est inutile : le passé est mort à jamais. « Chaque arbre est une lettre, et la forêt entière est un texte à déchiffrer », s’exaltait le druide Arborius. Mais plus personne n’a la clef de ce grimoire, soupire-t-il.
          Les correspondants que Marc Petit donne à Ausone — le récit est constitué de dix lettres — sont eux aussi assis entre deux mondes, à l’image de la tante Hilaria, dont on n’a jamais vraiment su si elle était un garçon manqué ou une fille masculine. Mais le plus souvent, c’est entre les mondes païen et chrétien qu’ils oscillent : Arborius, l’aïeul druide qui a conservé les secrets de la nature, mais qui doit dissimuler son art ; Symnaque, qui rêve de restaurer l’ordre ancien ; Paulinus (saint Paulin de Nole), au zèle chrétien intransigeant… La nouvelle religion, pour le druide Arborius, est sur le point d’abattre le frêne primordial, l’axe du monde : « Malheur au monde, si la poutre maîtresse s’effondre par leur faute ! C’en sera fini de l’harmonie des sphères et du cycle des saisons. »
          Au sommet de la pyramide sociale, mais au centre de ces influences contradictoires, Gratien, l’empereur enfant, éduqué dans la tolérance par Ausone mais qui achève de christianiser l’empire sous l’influence d’Ambroise de Milan, symbolise à lui seul les tensions entre les deux mondes : « Malheureux garçon ! Ta cire à peine durcie fondit plus vite que celle liant les ailes d’Icare au soleil de ce qu’Ambroise nommait pompeusement la Vérité ».
          Dans ce monde de faux-semblants où l’on est sommé de prendre parti, ne nous étonnons de voir réapparaître le thème du masque cher à Marc Petit. Les anciens dieux ne sont devenus que des masques de théâtre sur lesquels les hommes projettent leurs états d’âme, leurs vertus et leurs défauts. Mais Paulinus, le saint chrétien, n’a-t-il pas fait du Verbe « l’art de tromper au service de la vertu, un maquillage, une mascarade habillant ce que tu crois être la vérité de tous les oripeaux du mensonge, pour la faire paraître séduisante » ? Et lorsque la Vérité se cache, le « masque du masque » est peut-être la seule façon de la retrouver : tel est le secret de la poésie, celui de Virgile, qui dévoile les secrets de la nature en feignant de se cacher derrière une bucolique anodine : « Dangereux homme ! Tu as mis tout en haut ce qui était en bas, tel Spartacus et le Galiléen fils de Marie ». Retourner le monde, lorsqu’il est à l’envers, est la seule manière de le remettre d’aplomb. Dangereux pari, quand on a perdu le sens du monde. Beaucoup abdiquent, à commencer par les poètes modernes. Ils se contentent d’un jeu formel faute de pouvoir atteindre à la véritable beauté du monde —  « l’esthétique de mes vers était celle du nougat », reconnaît Ausone. N’est-ce pas le pire des masques ?
          Alors, dans cette mascarade où plus personne ne peut trouver le sens, la Vérité se retrouve peut-être dans le principe d’incertitude, dans la mutabilité continuelle des choses qui évite de la fixer en un dogme délétère. « Les trois principes de la logique sont des sottises. Pourquoi un cheval ne serait-il pas un homme, quand ça lui chante ? Les logiciens ne sont-ils pas des ânes, et cela à plein temps ? », raille le druide Arborius. Et le poète Ausone sait que c’est ainsi qu’il faut écrire le monde, en mettant un mot à la place d’un autre, en mariant deux mots qui semblent incompatible pour faire naître d’eux un être insoupçonné. Illusion ? Mais le monde n’est-il pas lui-même illusion ?
          Au bout du compte, le fin fond de la Vérité se trouve peut-être dans le néant, qui réconcilie les contraires et abolit tout mensonge. Polythéisme ou dieu unique ? La question ne se pose plus. « Quand bien même il n’y aurait pas de Dieu, le spectacle de la nature me ravirait. » La beauté échappe en permanence à l’artiste, mais n’est-ce pas cette fuite perpétuelle qui nourrit sans fin son désir ? Dans le profil de l’amie qui s’éloigne, tracé à la hâte sur le mur chaulé, le contour n’est que mensonge, mais la silhouette qu’il définit, éblouissante de blancheur, offre sa ressemblance absolue, la « pure image ». Tel est peut-être l’ultime message, celui que jadis Marc Petit avait confié au peintre Ni Ts’an, qui « délivrait l’être emprisonné dans le contour des objets » (La vie et l’œuvre de Ni T’san). Le testament du poète doit se lire dans les blancs du contour de ses mots.

Voir aussi : Séraphin ou l'amour des ombres. Le premier violon de Guarnerius.

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Martine Roffinella, Camisole-moi, Éd. François Bourin, 2018.

Roffinella          « Jamais dans le diocèse » : telle est la règle que s’est fixée une éditrice parisienne pour sa vie amoureuse. Lesbienne assumée et dominante, elle a refusé toute relation avec ses auteurs. Quel jeu joue-t-elle alors avec la narratrice, « auteur tardif » dont elle repousse la passion ardente, mais qu’elle relance si elle reste sans nouvelle ? Bien sûr, il y a la crainte des ragots. Une indiscrétion a aussitôt enflammé le Tout-Paris et l’éditrice s’est crue obligée de coucher avec un homme pour faire cesser les rumeurs. Et son auteur a la réputation de se servir de ses aventures pour écrire ses romans. Comme elle ne peut s’en empêcher, celle-ci est d’ailleurs disposée à jurer de ne plus publier le moindre texte pour permettre la relation.
          Mais il n’y a pas que cela. Entre les deux femmes se noue un jeu de séduction, de provocation, de masochisme réciproque, un jeu d’échec où chaque coup est mûrement réfléchi pour prendre une pièce maîtresse. Les deux femmes, d’ailleurs, semblent porter des noms de pions, AT48 (Auteur tardif de 48 ans) et FE58 (Femme éditrice de 58 ans), comme si elles voulaient, à la façon des petites annonces, se résumer à un âge et une fonction.
          La relation reste platonique et distante — tout au plus, au cours d’un dîner dans un grand restaurant, FE58 autorise-t-elle AT48 à lui effleurer la main ! Mais ces textes qui se répondent dans un code qui ne sera connu que dans les dernières pages laissent l’imagination prendre le pas sur la réalité. Aux « enregistrements » d’AT48 répondent des « décryptages » de FE58 : le ton est d’emblée différent : la première tutoie son éditrice (qu’elle vouvoie lorsqu’elle s’adresse à elle), la seconde n’utilise que la troisième personne. Elles investissent des lieux imaginaires où leur relation serait possible. Pour l’une, une cathédrale dont l’éditrice serait le Dieu. Pour l’autre, la chambre d’hôtel où un chanteur a tué son amie comédienne — Bertrand Canta et Marie Trintignant ne sont jamais nommés, mais sous-tendent le récit de l’éditrice. Ces lieux intérieurs donnent le ton à leurs fantasmes. L’une adore. L’autre cogne. L’une prend conscience d’une distance infranchissable avec son idole, incompatible avec le simple désir sexuel, une distance qu’elle rêve d’abolir par la séduction tout en redoutant les conséquences de sa hardiesse : « tu cesses d’être Dieu, tu es Femme, et si tu es Femme, le désir rôdera entre nous ». Pour FE58, à l’inverse, l’amour est une prise de possession, une « envie terrible de posséder jusqu’au bout des ongles ». Les paroles, les messages échangés sont autant de coups de poing qu’elle assène dans la chambre d’hôtel de ses fantasmes.
          Ce court roman tente alors de retourner la situation, de renverser la domination, autour de la scène pivot d’une unique et désastreuse rencontre. Comme dans le vieux thème juif du procès de Dieu, AT48 ose demander des comptes à Dieu, le défier de venir parmi nous, et « qu’il ne nous refasse pas cette bonne vieille plaisanterie de nous envoyer Son Fils pour aller mourir sur une croix à sa place ». Celle qui redoutait toute intrusion dans la vie sévèrement gardée de son idole s’introduit dans son cerveau, inverse les rôles et les fonctions, et par un stratagème qu’il ne faut surtout pas dévoiler, la force à l’action.
          La puissance du récit tient à cette structure implacable. Mais plus encore à la violence des images qui doivent assumer des sensations extrêmes, parfois très crues, mais imaginaires : « la foudre s’abat sur moi, suivie d’une nuée d’insectes visant chacun de mes pores pendant que les vautours planent ». Devenue l’objet de son éditrice, l’auteur s’imagine table pour que l’autre s’y accoude, mais aussi friandise, excrément... Les sentiments réprimés se concentrent et éclatent avec une violence où la rage le dispute à la vénération, l’audace à la terreur. « Chaque fois que AT48 écrit un livre, elle manque d’y laisser sa peau », confie-t-elle. Et c’est vrai.
          Car derrière cette relation sadomasochiste et platonique se profile une autre relation douloureuse : celle de l’auteur et de son éditeur. Par moment, l’ambiguïté s’installe. Au terme du rendez-vous fatal, AT48 demande à FE58 : « Me garderez-vous ? » Et l’on sent que c’est aussi, ou d’abord, l’auteur qui parle. Et l’on comprend que le rapport de domination est pour l’éditrice une façon d’exercer ce « formidable pouvoir, relevant du divin », avec tous ses auteurs. Dans Rien entre nous, Martine Roffinella avait exploité un rapport de force similaire entre une femme auteur et une critique littéraire. La double lecture du rapport de domination, qui va beaucoup plus loin dans ce roman, fait toute la subtilité de la relation.

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Voir aussi
: Recherche de fuites, État d'un lieu désert, L'Impersonne, Inconvenances.