Michel Host, L’êtrécrivain, Rhubarbe, 2020.

Host
         
« En voulant témoigner de “l’êtrécrivain”, j’ai introduit un coefficient de généralité que je mesure mal dans mes propos », reconnaît Michel Host avec une humilité malicieuse. En partant de son cas personnel, de sa pratique, de ses souvenirs, il décoche quelques vérités générales sur l’écriture, la littérature, l’écrivain, le critique (sa bête noire...), le lecteur… N’attendons donc pas une réflexion structurée sur l’état d’écrivain, mais un vagabondage stimulant qui, prenant prétexte de l’écriture, peut s’égarer vers bien d’autres sujets. « Au point où nous en sommes, mes catégories, mes étiquetages et subtiles classifications se résolvent en impressions provisoirement utiles à la conversation. »
          Car il s’agit bien d’une conversation. Le livre commence par de courtes « méditations » adressées à un écrivain en devenir, comme jadis Rilke écrivit sa lettre à un jeune poète, et s’achève par un long « dialogue du pareil au même », entre « Michel » et « Lui », entre humour et humeur. L’auteur revient sur son parcours, ses débuts « baroquisants », sa longue quête d’une simplicité d’écriture et d’une authenticité de pensée. Le vocabulaire du retranchement (« ne convient pas », « j’évite », « détestation du “je” »…) nous présente d’emblée l’écriture comme un patient travail d’élagage et de précision. Et il faut d
emblée dire que cette langue fluide, aux formules fortes, à lironie cinglante, est un régal de lecture.
          Le ton peut paraître désabusé. En prenant de l’âge, l’auteur témoigne d’un certain désenchantement, qui peut aller jusqu’à l’agacement, devant le « petit commerce » de l’écrivain médiatique, le « boniment de foire » qu’il se croit obligé d’entonner pour vendre sa marchandise, pour « faire carrière ». Lui n’a aucun goût pour la théâtralisation de l’écriture. Devant cet « histrion qui par Dieu sait quelle infatuation se prend à dire “son texte” », il n’a qu’un geste de répulsion — « Fabrication ! Fabrication ! » Et il se prend à rêver à l’éclatement de cette « vieille chambre à air qu’est l’auteur »…
          Mais ce ne sont pas ses seuls coups de gueule. Il n’est pas plus tendre vis-à-vis de l’écrivain égocentré, incapable de s’ouvrir à l’autre. Ni pour l’écrivain corseté de bonnes mœurs, poreux à toutes les modes, morales, idéologies en vogue, qui obtient un facile « succès de concordance d’opinions ». Pas plus que pour le poseur visité par sa muse. C’est ce refus de poser, en quoi que ce soit, d’ailleurs, en romantique inspiré ou en omphalopsyque obsédé par son nombril, qui l’a fait sortir des circuits à une époque où il aurait pu y entrer, après un prix Goncourt. Son premier éditeur se plaint que « Host ne joue pas le jeu » — comme un caniche savant. Pire ! il dit ce qu’il pense, et il ne pense pas à la mode. Ses propos sur l’avortement, sur l’islam le feraient passer pour un fasciste rétrograde, si l’on ne sentait un refus plus viscéral encore de la bien-pensance et de toute forme d’autorité. Ses positions, qui ne suivent d’autre guide que lui-même, mettent mal à l’aise. Les « Jivaros du progressisme-régressif » ne savent comment interpréter une pensée qui ne s’encombre pas des consignes politiquement correctes. « Un être trop mobile pour être saisi dans leur poêle à frire les catégories idéologiques », résume-t-il. Mieux vaut encore l’oublier…
          Mais c’est aussi dans ce désenchantement qu’il puise sa force, car la nécessité d’écrire est plus puissante que le jeu médiatique du bâton et de la carotte. Une nécessité qui s’inscrit dans l’œuvre et non dans le petit ego de l’auteur soucieux d’éclairage médiatique. « Ni métier, ni professionnalisme, ni hauteur des chiffres de vente, ni notoriété… tout cela n’est que contingence » : êtrécrivain, c’est se tourner « vers l’intérieur de l’être, l’intime du consentement à l’art ». Les termes ont ici toute leur force. Consentir, c’est s’oublier suffisamment pour que l’autre (l’art) pénètre en soi, aussi nécessairement, dirait maître Eckhart, que la pluie tombe dans le vase s’il est vide et tourné vers le ciel. Et l’on n’est pas surpris de le voir citer Rilke, ce mystique de l’écriture : « une œuvre d’art est bonne si elle provient de la nécessité. » Le mauvais écrivain veut dire quelque chose ; le bon doit le dire. Alors, dans l’oubli de lui-même (le refus du « je », même s’il est très relatif dans ce texte à la première personne !), l’écrivain peut recevoir ce que les Espagnols nomment el ángel, l’ange, comme une aura, « une sorte de feu, un plaisir, des plaisirs proches d’un enthousiasme sans dieu ou sans dieux ». Cet enthousiasme au sens fort (possession par un dieu) ne peut que parler au mystique athée. Michel Host répugne au terme, par pudeur plus que par méfiance.
          Tel est le premier ressort de l’êtrécrivain. Mais il ne peut jouer que s’il y a de la matière. Et celle-ci, pour Michel Host, ne peut être que le vécu, le « substrat mémoriel » qui se constitue essentiellement durant l’enfance. C’est dans le souvenir, dans les déchirures de l’être, qu’il faut chercher la « racine de l’écriture ». « L’inattention désespérante d’une mère », la révélation des tentatives qu’elle a faites pour avorter, la prison de l’internat, la guerre et la Libération, avec l’Allemagne changée en un tas de gravats et la France dont l’âme est détruite : la mémoire lointaine est liée à la souffrance. L’évoquer n’est pas une partie de plaisir, à tel point qu’il lui arrive d’envier ceux qui ignorent les « tourments de l’écriture », sans doute parce qu’ils se sont détachés de leur passé. Mais sans cela, sans tout ce qui broie et annihile l’ego poisseux et envahissant, resterait-il une place pour el ángel ?     
          Exhumation du passé, accueil d’une « grâce singulière » sont les conditions préalables à l’acte d’écrire. Elles suffisent à transmuer le classique effroi de la page blanche en aventure amoureuse. Cette « vierge nordique » n’a rien de glaçant, car la virginité n’est qu’« un scandale qui ne peut durer ». La déflorer n’est pas un sacrilège, mais une nécessité, ici encore, celle de mettre fin à ce scandale. Et l’écrivain en parle alors avec une sensualité teintée d’humour : « La page blanche m’a toujours excité, comme le corps à découvrir d’une inconnue ». Nous sommes loin sans doute des débats qui déchirent aujourd’hui le monde de l’écriture sur le statut de l’auteur. L’êtrécrivain n’est pas un métier, ni un passe-temps, ni un apostolat. C’est une évidence avec laquelle chacun doit bien composer, à sa façon. C’est en cela que l’expérience de chaque auteur, celle de Michel Host, est à la fois incommensurable à toute autre et révélatrice de chacune.

Voir aussi : Zone blanche, L'amazone boréale. Mémoires du Serpent. Lysistrata, Ploutos, Le petit chat de neige, Une vraie jeune fille.

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Daniel Pennac, La loi du rêveur, Gallimard, 2020.

Pennac

          Le rêve échappe à la logique : est-il pour autant privé de loi ? Se poser la question, c’est devenir écrivain, accepter qu’une autre loi puisse guider l’enchaînement des faits. Le roman aurait pu s’intituler en accord avec sa première phrase : « La nuit où je suis devenu écrivain ». Car c’est de cela qu’il est question : l’imperceptible point où la réalité bascule. Quand commence un rêve ? À quel moment l’imagination prend-elle le pas sur l’observation ? Avec son corollaire : où finit la réalité ? Un philosophe en tirerait un essai pesant. Daniel Pennac en fait un roman envoûtant. Le secret ? Il laisse le lecteur répondre à la question, lui donne les éléments qui semblent conforter ses hypothèses… et les lui retire prestement pour le forcer à une autre interprétation.
          Soit donc l’hypothèse de départ. Cette nuit-là, après avoir doctement expliqué à son camarade que la lumière n’est que de l’eau, le narrateur de dix ans voit la lumière d’une veilleuse s’écouler comme un miel doré, former une flaque, puis envahir l’escalier, la maison, la ville entière ! Pas de doute nous sommes dans un rêve. Pas si vite ! « On verra ça plus tard. Pour l’instant, regardons, regardons. »
          Tout l’art du romancier consiste à piquer la curiosité du lecteur. Comment va-t-on s’en sortir ? On part d’un paradoxe (la lumière, c’est de l’eau), d’un incident ténu qui prend une l’importance exagérée (pourquoi a-t-on allumé une veilleuse ?), d’une situation cocasse portée à son extrême (un gamin né le premier janvier a-t-il un an de plus que celui né la veille ?), et on laisse vagabonder l’imagination dans une amplification vertigineuse : la coulée de la veilleuse devient une « inondation de lumière », une « marée de lumière morte » qui engloutit toute une ville. Dès que le lecteur a mordu à l’hameçon, on le met en garde : pas question de s’en sortir par la solution de facilité, solliciter une quelconque altération de la conscience (le rêve, l’hypnose, l’ivresse, l’hallucination) ou le recours au fantastique (la prémonition, les Martiens, le tour de magie)… Le professeur prend alors la relève du romancier : « Coltinez-vous le réel ! » donne-t-il pour consigne à ses élèves.
          Commence alors un patient travail de mise en doute. De la réalité, bien sûr. Il n’y a pas d’inondation, pas même de ville à engloutir ! Mais aussi de l’instant de basculement : il n’y a pas non plus de veilleuse qui aurait pu stimuler l’imagination. Ni de références internes au rêve, dont il est couramment admis qu’il déforme la réalité. La lumière marbrée évoque-t-elle la cheminée d’une grand-mère ? Eh non, il n’y avait pas de cheminée chez la grand-mère. On commence à croire que le romancier se joue à plaisir du pacte de fiction quand tout à coup le roman prend un virage à 180° : les éléments que l’on vient d’admettre comme inventés sont bel et bien réels ! Cinquante ans plus tard, le narrateur retrouve le paysage qu’il croyait avoir rêvé. Faut-il admettre une explication fantastique, des prémonitions du gamin ? L’hypothèse, un instant suggérée, est aussitôt repoussée. Alors, la théorie du complot, elle aussi proposée ? Trop facile. Le lecteur abdique, attend l’explication promise.
          Il faut avouer que celle-ci déçoit. Le bel hommage à Fellini qui traverse incidemment la première partie du roman en devient une clé d’interprétation et s’étire dans une résurrection théâtrale assez conventionnelle du cinéaste, pour introduire un incident technique et la « manne onirique » d’un coma. Solution de facilité (même si l’on est prêt à accepter sa réalité) qu’il faudra compléter par un souvenir de jeunesse proposé sans trop y croire. On s’attendait à mieux après la fulgurance de la première partie. La fin heureusement est sauvée par la poétique aventure d’un saint Sébastien à l’auréole démesurée.
          Mais un roman ne se résume pas à son intrigue, même si celle-ci, avec ses perpétuels rebondissements, finit par devenir envahissante. Le talent de Daniel Pennac réside surtout dans un don d’observation du quotidien qui privilégie la formule percutante sur la longue analyse et le clin d’œil complice sur la satire grinçante. Ainsi pour évoquer la mode du tatouage : « Tous tatoués comme un seul corps. À quoi rime un si uniforme désir de singularité ? » Ou pour railler les programmes de la télévision : « Les parents s’assoupissaient régulièrement devant l’écran allumé, pour se réveiller en sursaut à ces heures où, l’humanité dormant, la télévision raconte la vie des bêtes. »
          Et puis, dans cette confrontation d’un grand-père à ses rêves de petite enfance, il y a en filigrane une approche touchante du vieillissement, résumé en une formule qui à elle seule justifie à mes yeux tout le roman : « Vieillir, c’est éprouver le poids du ciel. »

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Patricia Castex Menier, L’instinct du tournesol, Les Lieux-Dits, 2020

Castex Menier

          « Résolument », dès la première page ; « résolument », jusqu’à la dernière. Telle est l’opiniâtreté du poème pour faire front devant l’adversité, les ténèbres, les horreurs du monde. L’instinct du tournesol est de se tourner vers la lumière. Tel est aussi le lieu du poème, telle est sa force néguentropique, sa vocation de « boire le ciel jusqu’aux racines ».
          Cela serait vrai, sans doute, dans un monde idéal, où il suffirait de s’ouvrir au monde pour en recueillir et en transmuer la beauté, comme le vase de maître Eckhart, dont l’ouverture doit être tournée vers le ciel pour en recevoir la pluie. Oui, il y a de la mystique dans cette expérience native de la beauté du monde. Une expérience brutale, directe, instantanée. Patricia Castex Menier prend le parti des fenêtres « Pour / la clarté // qu’on / espère immédiate ».
          Mais dans un monde où la grisaille, au mieux, la bourrasque, souvent, l’emportent sur l’illumination quotidienne, l’expérience de la beauté n’est plus un dû. « L’heure sans ombre », « à pic, et fixe » — ce « Midi le juste » de Valéry — n’est qu’un imperceptible renversement, un apex presque inexistant entre adret et ubac. Peut-on y croire ? Peut-être, dans l’absolu, mais en étant conscient qu’elle ne sera jamais le tissu des heures creuses de la vie.  Ce n’est pas ce que je cherche, dit le tournesol. On ne cherche pas ce qui nous est donné, pourrait-on lui répondre. Y a-t-il alors un « pente naturelle » vers les ténèbres ? On peut le craindre, certains « matins en loques », « certaines heures racornies », « certains jours recroquevillés ». Si le tournesol suit la course du soleil, c’est par un effort permanent d’en conserver la lumière.
          Il n’est pas, comme d’autres fleurs, raide sur sa tige par tous les temps, « à pic et fixe » comme l’aiguille de midi. Sa « vocation circulaire » l’ouvre à un autre temps, une autre perception de la vie et du monde. Et c’est de cela qu’est fait le poème. À la « clarté qu’on espère immédiate » des mystiques, il oppose le lent combat du quotidien, le « ciel recousu », le soir, par le patient travail du jour. À l’expérience foudroyante, il ajoute le « labeur / imperceptible » de l’exercice spirituel. Voilà son opiniâtreté, son instinct de tournesol, son « secret / cran / après cran » — et la scansion hachée de la phrase, dans des vers courts, parfois monosyllabiques, épouse ce travail patient, comme « la crémaillère des vertèbres » permet de se redresser lentement lorsqu’on ne peut plus croire à l’envol.
          Ce recueil-poème nous aide à passer par ces phases de doute, d’abattement, de courage, d’exaltation. Notre travail de tournesol, qui continuera à chercher le soleil dans les ténèbres parce qu’il sait que celles-ci se répandent sur le monde et finiront bien, un jour, par l’ensevelir. Optimiste ? Pessimiste ? Cela dépend de l’heure du jour. Celle où a été écrit le poème. Celle à laquelle on le lira. Mais en fin de compte, l’important est que l’on reste, « résolument / du parti des champs sous le ciel ».

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Voir aussi : X fois la nuit, Passage avec des voix, Suites et fugues, Le dernier mot, Soleil sonore, Adresses au passant, Bouge tranquille, Al-Andalus. Chroniques incertaines.


Werner Lambersy, Le jour du chien qui boite, éditions Henry, 2020.

Lambersy

« Le monde est un chien qui
Boite il me suit se couche à terre »

          Quel est-il donc, ce chien qui boite depuis l’aube du monde, qui connaît nos habitudes et se roule en boule sur notre chemin ? Ce chien « qui boite quand rien ne va » et qui revient, fidèle, à travers la longue incantation du poème ? À la fois compagnon d’infortune — Argos attendant Ulysse, l’éternel voyageur qui servit plus d’une fois de double au poète — et projection de l’homme vieillissant, mais opiniâtre, qui continue son chemin en clopinant si la jambe le lâche. Douleur, lassitude, incompréhension devant le monde qui change : le ton peut sembler morose, ou du moins désabusé : « Seigneur je suis mal près du feu / Et mal dans l’hiver de la parole ».
          Mais quel est-il donc, ce Seigneur à qui le poète s’adresse, et pourtant nié dès le premier vers avec la calme certitude de l’évidence : « Seigneur puisque tu n’existes pas » ? L’athée — même provisoire, comme s’est jadis défini Werner Lambersy — n’a pas la béquille de la foi à l’heure des questions fondamentales. Sans doute cela fait-il partie de la boiterie. Et de la nécessité de marcher, car il n’est pas de lieu où reposer les questions lancinantes. La conscience de cette solitude essentielle (« Seigneur je suis seul on ne peut pas / Parler avec la mort ») agit comme un appel d’air où s’engouffre l’interlocuteur par excellence : « j’ai juste besoin / D’être écouté par quelqu’un d’autre ». Dans l’univers du néant et du silence absolu, l’inexistence de Dieu prend soudain sens, un sens paradoxal mais salvateur. Un néant constructeur qui comble le néant destructeur de la mort, évoquée par moments avec rage — « Tu n’existes pas et je crève tel / Un pou sous l’ongle crasseux ».
          Alors la plainte peut se faire entendre, la parole se libère, se profère, récrimine parfois contre ce monde devenu hostile, où Job gratte les ulcères purulents du progrès, où l’on ne comprend plus ce qui se dit en français, où la beauté n’est plus que « son ombre emportée ». Mais la parole, le poème, recomposent un monde où la beauté a encore sa place, et peut-être une forme ignorée de Dieu. Car celui qui n’est pas, au début du poème, acquiert au milieu la densité des choses perdues (« Seigneur tu n’existes plus ») pour esquisser à la dernière page l’espoir d’une présence future (« Seigneur puisque tu n’existes pas encore »). Entre le Dieu passé et le Dieu à venir, l’homme seul est un pont et le poète, le seul pont.
          Alors la beauté retrouve sa raison d’être. « Cependant ! Ce monde absurde / Est superbe ». Alors la marche, même boiteuse, retrouve sa nécessité de relier ce qui fut à ce qui sera, car « il marche et va / De l’avant celui qui chante ». Le Seigneur qui n’existe pas n’est plus enfermé dans un livre rangé dans le tiroir d’une table de nuit, dans la chambre d’hôtel de la vie : c’est l’horizon d’une marche boiteuse mais opiniâtre, qui se clôt sur le mot commun à tous les mystiques : « Joie sans mesure / D’être ici et maintenant ».
          Ce court texte est un petit joyau d’écriture, de révolte et de confiance, inspiré comme dans le meilleur Lambersy, aussi revigorant que déstabilisant, car il nous emmène en trente pages, par petits quatrains d’une impudente nudité, de l’abîme de la détresse au comble de l’exaltation. Alors, « ne lisez pas le poème / Si vous n’êtes pas prêt à tout entendre ».

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Voir aussi
: Parfum d'Apocalypse, Journal par-dessus bord, Cupra Marittima, À l'ombre du bonsaï, L'assèchement du Zuiderzee, Le mangeur de nèfles, Déluges et autres péripéties, Dernières nouvelles d'Ulysse, La perte du temps, Escaut ! salut, Ball-trap, La chute de la grande roue. Départs de feux, Bureau des solitudes,  La déclaration, Du crépuscule des corbeaux au crépuscule des colombes, Al-Andalus, Achille Island, Au pied du vent. Le Grand poème.
Ligne de fond.

Marine Roffinella, Conservez comme vous aimez, éd. François Bourin, 2020.

Roffinella

          A-t-on bien fermé la porte d’entrée ? Réglé la sonnerie du réveil ? Coupé le gaz ? Chacun de nous connaît ces petits moments d’angoisse devant les distractions du quotidien, qui peuvent se révéler fatales. On parlera de troubles obsessionnels compulsifs lorsqu’on entre dans la logique infernale de la suspicion systématique ou dans le cercle vicieux des vérifications. Le gaz est-il bien fermé ? « Comme elle ne sent rien de suspect, elle s’inquiète » Et la porte du frigo ? Le beurre prendra le goût du camembert, si l’isolation n’est pas correcte. Même si Sibylle est certaine de ne pas avoir acheté de camembert, la simple possibilité nourrit l’obsession. Quant au réveil qui pourrait faire rater un rendez-vous important, il fait l’objet, dans les premières pages, d’un hilarant exercice de virtuosité. Comment être sûr, par exemple, que les aiguilles ne s’emberlificotent pas en se chevauchant ?
          On comprend vite la gravité du trouble lorsque la narratrice évoque les comprimés à prendre à heure fixe (d’où la hantise que le réveil ne s’arrête), ses rendez-vous chez le psychiatre et les menaces d’internement. L’origine ? Un traumatisme consécutif à un licenciement (à cause d’un réveil arrêté ?). Employée dans une agence de publicité, elle jouit d’un prestige ancien dû à un grand prix du meilleur slogan avec « Conservez comme vous aimez » pour des boîtes en plastique. Mais elle s’est endormie sur ses lauriers et une nouvelle collègue travaille à la déconsidérer. Celle-ci « commence tout de suite » par ne pas aimer le célèbre slogan et s’acharne à le dénigrer. N’est-il pas trop « proustien » ? Trop condescendant ? La démonstration est elle aussi désopilante, lorsqu’on comprend qu’elle l’a fait remplacer par un politiquement correct « J’aime, je conserve » : « Avec ce je fondamental, on interpelle directement la cible. On lui cause with love. »
          Le récit prend alors un autre aspect, plus inquiétant. Ce slogan a-t-il tourné la tête à Sibylle ? A-t-elle, elle aussi, conservé comme elle a aimé, dans des boîtes en plastique rangées dans son congélateur ? Ou son obsession d’y garder un cadavre découpé n’est-elle qu’une forme un peu plus grave de son trouble obsessionnel ? Le roman est mené de telle sorte qu’on ne saura jamais s’il s’agit d’une folie ou d’une incroyable négligence de la police … Comme on ne saura jamais vraiment si elle a remis à sa collègue un travail aussitôt jeté à la poubelle ou si elle a refusé de le faire. Des éléments tout aussi plausibles sont donnés pour justifier toutes les hypothèses. C’est ce que j’aime dans un roman : en privilégiant une interprétation sur une autre, le lecteur apprend quelque chose sur lui-même. Irrésistiblement drôle, ce récit noir est aussi révélateur — comme une chambre noire, précisément…
           « Voilà bien de quoi se prendre les pieds dans l’invisible tapis de l’absurde. » C’est vrai, et l’auteur même le reconnaît. Mais si elle semble sauter du coq à l’âne, c’est qu’elle pratique une autre logique du récit, celle de l’association de pensée. Par exemple l’angoisse d’avoir mal refermé la porte du frigo évoque le beurre, qui prendrait le goût du camembert. Le résultat serait le même s’il y avait une panne d’électricité pendant la nuit, ce qui ramène au réveil qui ne sonnerait pas le matin, ou au congélateur, dans lequel cent une boîtes en plastique risqueraient de voir gâter leur contenu.
          La maladie de Sibylle passe bien entendu par les gestes, sans cesse répétés, par l’imagination, sans cesse vagabonde, mais aussi par le langage, les mots, ou leur support. « Les mots se mettent à se détacher de sa bouche et à en tomber tels des morceaux de fer. » Il lui arrive d’écrire des choses importantes sur un essuie-tout, comme… une lettre anonyme d’auto-dénonciation. Et la langue de Martine Roffinella est somptueuse, riche en métaphores inattendues, qui traduisent par une sensation forte une impression abstraite : « La séquence attache et fait du caramel dans ses pensées », « Sibylle est prise par les mots comme dans une tenaille », « Elle sent la nuit devenir goudron »… Un vrai régal de lecture qui s’ajoute au suspense du récit.

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Voir aussi : Recherche de fuites, État d'un lieu désert, L'Impersonne, Camisole-moi, J.-C. et moi, Kilogramme zéro, Inconvenances. Merveille au Mans, Les hommes grillagés. Lesbian cougar story.