Vincent Delannoy, James Ensor à Bruxelles, Samsa, 2021

Delannoy

          Ensor ? Le peintre d’Ostende… L’image est bien ancrée dans les esprits. Mais pour un peintre belge de la fin du XIXe siècle, le passage par Bruxelles est obligatoire. La capitale est incontournable : là sont les ateliers de gravures les plus performants, les galeristes, les collectionneurs, les musées, les salons et les expositions… Aussi les cercles d’artistes s’y réunissent-ils plus qu’ailleurs. On ne s’étonnera donc pas des liens étroits entre Ensor et la capitale. Cela méritait sans doute un livre qui les détaille et précise les données factuelles : où logeait-il, chez des amis, à l’hôtel, quels étaient ses contacts, comment était-il accueilli ?
          Plus difficile à cerner est l’impact de Bruxelles sur son œuvre. Certes, un de ses tableaux les plus célèbre, l’Entrée du Christ à Bruxelles, la met en scène. Mais le peintre ostendais entré sur le lieu de sa gloire et de sa Passion ne pouvait que s’identifier au Nazaréen entrant à Jérusalem. Même montée vers la grand-ville, même accueil, même incompréhension et mêmes souffrances. Et puis, la ville adaptée à la vie moderne par le percement de grands boulevards formait le théâtre idéal pour les représentations de foules. Pourtant, rares sont les tableaux où il utilise ce formidable espace scénique. Bruxelles ne semble pas l’avoir fortement inspiré.
          Une monographie de ce type a forcément ses passages obligés : description du Bruxelles de l’époque, accueil de la critique, enquête sur les amis… Mais forcément aussi, les questions qui se posent sont bien plus vastes : on retrouve aussi bien Ensor à Ostende, à Paris ou à Liège, on s’intéressera à sa surprenante perte d’inspiration… La meilleure partie de cet ouvrage — malheureusement fort brève et reléguée à sa fin — naît d’une question toute simple mais essentielle : qu’est-ce qui a permis à des peintres provinciaux de participer à de grands courants nationaux et internationaux ? La réponse est évidente, mais n’est pas souvent évoquée : l’expansion de la communication, le train et la poste. Dans les deux sens, d’ailleurs : si le train permet au peintre de rejoindre facilement la capitale, il permet un développement de la villégiature à Ostende, où se retrouve un public huppé d’amateurs. Cette belle idée, servie par une enquête méticuleuse, aurait sans doute mérité d’être approfondie.

Pascale Toussaint, Une sœur, Onlit, 2021

Pascale Toussaint

          Lorsqu’elle se rend à l’hôpital pour récupérer les affaires de sa tante décédée, Claire, la narratrice, ne se doute pas que sa vie va s’en trouver bouleversée. La tante Agnès était religieuse depuis ses vingt ans. Et pourtant, dans sa valise, on retrouve des sous-vêtements en dentelle. Et pourtant, elle était gourmande, incapable de résister à du chocolat. Et pourtant, sous son voile, elle avait gardé sa chevelure rousse. « Ils ont voilé Agnès, mais, Lilith clandestine, elle a gardé ses cheveux. » Quelque chose cloche, qu’il va falloir éclaircir. Alors, Claire se met à enquêter. « Dans quel monde étrange vivait-elle ? »
          Une enquête familiale, sans doute. Mais de la famille nombreuse (cinq frères et sœurs à la génération de Claire, sept à celle de sa tante), il reste bien peu de vivants capables d’évoquer les souvenirs. Alors l’enquête commence par elle-même. Élevée religieusement avant de prendre ses distances avec la religion durant ses études de pharmacie, elle se sent complice de sa tante, de ses secrets de femme. Elle a vécu l’emprise des religieuses et des prêtres, les peurs savamment entretenues, la tradition d’obéissance. « Accepter est plus facile et réconfortant que refuser, surtout à sept ou huit ans. » Elle a vécu les aspirations à la certitude, avec sa mère pour qui la religion tenait lieu de garde-fou. Elle a vécu, c’est vrai, le ras-le-bol de la vie quotidienne et la tentation de la rupture avec cette course permanente. « Et puis, comme tout le monde, souffrir d’être à l’étroit, de manquer d’air : les trous dans le budget, la paperasserie, les rappels de factures qui ont rejoint spontanément le courrier indésirable… Au couvent, rien que le Silence, la Joie, le Chant. »
          Mais elle a vécu, surtout, des révoltes qu’elle attribue par osmose psychologique à sa tante. La « petite sauvageonne » a grandi dans le féminisme. Elle s’insurge contre la domination des mâles qui s’immisce jusque dans la religion— si Dieu était une femme, n’est-ce pas les hommes qui se retrouveraient voilés ? L’emprise des prêtres sur les religieuses ne perpétue-t-elle pas une forme de patriarcat ? Aussi, quand son ami lui propose de l’épouser, elle répond : « Que tu m’épouses, Philippe ? Tu veux dire que nous nous mariions, j’espère. »
          C’est à elle, d’abord, qu’elle pose les questions. Pourquoi se voiler ? Y a-t-il un besoin de se dématérialiser ? Un goût de l’uniforme ? Mais pour les hommes, l’uniforme démultiplie la virilité, c’est l’inverse pour une religieuse : « C’est le seul uniforme qui gomme la femme. » Qu’a-t-elle voulu gommer ? Pourquoi Agnès s’enfermait-elle ? Avait-elle peur ? Cela aussi réveille des souvenirs personnels. « Mes héroïnes favorites étaient la marâtre de Blanche-Neige et Cruella parce qu’elles m’effrayaient. » Mais qu’est-ce qui effrayait Agnès ? Et pourquoi, à vingt ans, quitter brusquement son fiancé ? Refus d’entrer dans le rôle d’épouse ? Au point de renoncer à la sensualité, quand on en garde les signes jusqu’à sa mort ? « On ne choisit pas la chasteté. Ça cache quelque chose. » Dans sa mémoire, un lien troublant unit des domaines pourtant si opposés : « J’apprenais les mots du sexe en même temps que ceux de la religion comme s’ils allaient de pair »
          Alors la quête s’élargit auprès des tantes survivantes. Entre les mots, discrets, par des bribes de confidences, elle reconstitue une histoire tue. Un père trop tendre, mais jusqu’où, une mère morte, une sœur suicidée. Et d’étranges coïncidences qui finissent par constituer une responsabilité larvée, qu’Agnès n’a pu assumer. Tout cela constitue-t-il une histoire ? Dans sa tête, dans la tête du lecteur, peut-être. Mais rien ne peut être dit. « À toi de rassembler les morceaux »
           Dans une écriture sobre, dépouillée, qui se permet exceptionnellement quelques belles images (« Des lys blancs explosent sur une marche près du cierge pascal »), Pascale Toussaint tente ici un portrait en diptyque, nièce et tante, dont on comprend d’emblée qu’il concerne toutes les femmes et tous les hommes conscients de ce qu’ils leur ont fait subir au nom de… Les points de suspension en disent plus long que les mots.
           « Tout le monde sait bien qu’aucune femme n’a plus à se cacher les cheveux au nom de…
          —Mais en quoi ça nous regarde ?
          C’était la vie d’Agnès. »

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Flore Berlingen, Recyclage, le grand enfumage, Rue de l’Échiquier, 2021.

Berlingen

          Pour rompre avec la société de consommation d’économie linéaire (produire, acheter, jeter), la fin du XXe siècle a inventé l’économie circulaire (produire, acheter, recycler). Était-ce une stratégie efficace ? Non, apparemment, puisque les écologistes prônent désormais une troisième voie, celle du réemploi : une politique de consignes de verre plutôt que de recyclage des plastiques, de réparation des objets plutôt que du recyclage de leurs matériaux.
          Le recyclage aurait-il donc été un écran de fumée ? Peut-être. Il nous rassure sur le sort de nos déchets et nous encourage à rejeter (en triant) plutôt qu’à réparer ou réutiliser. Or la politique du recyclage a ses limites et ses pièges. C’est à leur analyse qu’est consacré ce livre. Le premier problème est l’impossibilité matérielle de recycler en totalité les emballages et produits que nous consommons. Pour certains, comme le polypropylène, parce qu’il n’existe pas de filière. Pour d’autres, comme le bois, parce que les filières sont surencombrées et que les matériaux recyclés ne trouvent pas preneurs. Pour d’autres encore parce que l’adjonction de nombreux additifs (colorants, opacifiants…) perturbe le tri.
          Le deuxième problème tient à l’impossibilité de recycler à l’infini : dispersion des ressources (certains métaux se retrouvent en quantité infime dans les produits les plus divers, ce qui rend impossible leur collecte), imperfection des techniques (après quelques recyclages, le matériau n’a plus de valeur commerciale), impact négatif des techniques de recyclage (qui utilisent des chaleurs intenses, donc qui consomment de l’énergie)…
          Le troisième problème naît d’une communication habile, qui donne l’impression au citoyen que tout fonctionne parfaitement. Un message « Pensez au tri ! » sur un emballage ne signifie pas qu’il soit recyclable, mais qu’on doit le jeter dans une poubelle à déchets ménagers. De même pour un logo assurant que l’on participe à l’économie circulaire, mais par un financement des éco-organismes et non par l’utilisation de produits recyclables. Conséquence : « le recyclage est devenu l’alibi et le débouché d’un modèle de production et de distribution mondialisé fondé sur l’usage unique. »
          La solution ne viendra pas d’une baguette magique. Tout est à revoir dans le système actuel : l’organisation des filières, les soutiens publics au secteur, la communication… L’autrice appelle pour cela à une autorité de régulation aux pouvoirs étendus, des interdictions, des règles fiscales, l’adoption de standards qui permettraient d’optimiser le recyclage, la restriction des colorants ou opacifiants... Cela ne peut se faire que par une autorité politique forte et par une sensibilisation des consommateurs. Tel est le but de ce livre.
          Son problème, c’est sans doute que ces derniers — nous — n’ont guère de moyen d’agir efficacement sur les causes, ni par le choix des produits, ni par l’élection d’un homme politique. Depuis que télévision et réseaux sociaux nous informent sur les étiquettes, on ne fait plus guère confiance aux logos dont on nous a appris à nous méfier — cela n’a pas conduit à les remplacer par des étiquettes plus honnêtes. On a également compris que les promesses du candidat Macron ne seraient pas tenues sur ce point. Et la pandémie de 2020 a donné un nouveau souffle au plastique et à l’usage unique, en particulier des milliards de masques…  Que restait-il au consommateur pour tâcher d’inverser la tendance ? Le tri. Et voilà qu’on apprend qu’il est inefficace.

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Geneviève Damas, Jacky, Gallimard, 2021.

Damas

          En 2018, Geneviève Damas a lancé avec deux autres romancières un atelier d’écriture dans trois écoles de confession différente. Cette initiative généreuse ne pouvait pas rester sans écho dans son œuvre romanesque. Il est question ici d’une rencontre entre des élèves d’une école juive et d’une école musulmane où chaque partie doit « éprouver sa tolérance ». Le premier malaise dissipé, deux adolescents se découvrent ; commence alors une histoire d’amitié absolue et salvatrice.
          Bien sûr, l’autrice a exploité des situations extrêmes, des obstacles apparemment infranchissables entre les deux garçons. Le musulman est le fils d’un ouvrier et d’une infirmière ; le juif, d’un chef d’entreprise. L’un ressasse le sort des Palestiniens ; l’autre, les victimes de la Shoah. Celui-ci vit dans une famille généreuse et unie ; celui-là, dans un couple qui se déchire. Le premier a fugué à quinze ans pour aller combattre en Syrie, le second souffre d’une surprenante kleptomanie. Mais l’amitié est plus forte que ces oppositions parfois caricaturales. Leurs faiblesses (tous deux sont suivis par un psychologue ou un assistant judiciaire) deviennent leur force, des failles dans leurs certitudes qui permettent de comprendre autrui. Par l’écriture — l’atelier d’écriture, le mémoire de fin d’études, les graffitis sur les murs… — ils parviennent à analyser leurs sentiments et surmonter leurs préjugés pour envisager différemment leur avenir. Mais on devine déjà qu’ils ne parviendront pas à briser les préjugés de leur entourage.
          Le principal problème de ce roman bien mené est sans doute de ne guère réserver de surprises. Tout y est attendu, des inévitables revers aux grands élans qui leur permettent de les surmonter. Dès la disparition du portefeuille d’Ibrahim, on comprend que Jacky l’a volé ; dès que ce dernier se dégage d’une agression, on devine que c’est pour aller chercher du renfort. On aimerait tant croire à cette amitié salutaire. Mais l’autrice veut tellement nous en convaincre qu’on n’y parvient pas vraiment.

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Emmanuelle Dourson, Si les dieux incendiaient le monde, Grasset, 2021.

Dourson

          Une famille déchirée sur trois générations, à la suite d’un « péché originel »… Il y a d’abord le grand-père, Jean, qui ajoute à la douleur morale la douleur physique d’une blessure à la jambe qui le cloue au lit. Il y a sa femme, Mona, narratrice intermittente, morte noyée dans un lac, mais dont l’âme inapaisée cherche à renouer les fils brisés : « la sangle de mon âme, détachée, et mon âme bientôt flottante errante, à la recherche de l’enfant perdu, mon âme enfin délestée mais que quelque chose rattachait encore à la terre — un reste d’humanité. »
          Il y a surtout leurs deux filles, qui ont noué le drame : Clélia, qui tente de combattre le réchauffement climatique en reboisant l’Éthiopie, comme si son dévouement à une cause planétaire pouvait amenuiser sa responsabilité dans le déchirement de sa famille ; Albane, la pianiste prodige, qui a rompu avec les siens lorsque sa sœur lui a pris l’homme qu’elle aimait. Elle est partie pour l’Amérique quinze ans plus tôt, sur une réplique cinglante. Et donc, il y a Yvan, photographe pour des médias alternatifs, qui jadis a quitté Albane pour Clélia. De leurs quatre filles, seule Katia joue un rôle central dans le roman : elle n’apparaît d’abord que comme une adolescente désolée de ne pas voir pousser ses seins, et qui collectionne de dépit des soutien-gorge inutiles. Mais on se rend compte que sa lecture de l’Odyssée est la clé du récit. « Elle cherchait à introduire mon nom dans l’histoire », remarque Mona, l’âme en peine de sa grand-mère. Katia est fascinée par le mythe grec et suit Ulysse jusqu’au Tartare. « Il lui arrivait de penser que je rôdais encore, comme Anticlée, la mère d’Ulysse, prête à m’avancer jusqu’à la frontière, à quitter le pays des ombres si on m’évoquait, ou si on sacrifiait des bêtes pour que je vienne boire à la coupe des vivants. » Pourtant, la situation semble figée comme les eaux du lac.
          Et voilà que l’Histoire se remet en marche. Albane, la pianiste de renommée internationale, revient en Europe pour un concert très médiatisé à Barcelone. Jean retrouve soudain son énergie pour aller écouter sa fille. Mona, l’âme errante, se trouve investie d’une mission. « J’allais retrouver les vivants. Les délier. » Un incident mineur — Jean se fait voler son portefeuille à Barcelone — oblige Clélia à entreprendre à son tour le voyage. Le concert d’Albane devient le théâtre des retrouvailles. Tous ces éléments, qui se dénouent en fin de roman, sont mis en place dès le départ : en les révélant, on ne trahit pas un récit qui se déroule comme une tragédie antique, dans la reconnaissance de son destin et dans son acceptation digne. De discret leitmotive en assurent la cohérence : la musique de Beethoven, les références à l’Odyssée, la couleur rouge… Le lecteur attentif suivra la transmission, de génération en génération, d’une robe rouge, qui rappelle la pourpre des magistrats, les nuances du maquillage… et le sang des sacrifices qui, dans l’Odyssée, « attire l’âme sans force des morts ». Cette Odyssée qui traverse tout le roman, apprise et récitée par la petite-fille, et peut-être murmurée par les arbres. La déchirure à l’origine du drame, l’enlèvement d’Yvan par Clélia, n’évoque-t-elle pas l’enlèvement d’Hélène ? On songe aussi au mythe de Perceval, au vieux roi blessé et à l’innocent qui pose la bonne question. Comme dans le mythe du Graal, l’infirmité physique répond à la déchéance mentale. L’enfant parti génère une blessure inguérissable, la rupture amoureuse laisse une cicatrice agaçante.
          Le roman joue en permanence sur ces confusions de niveaux de conscience : entre rêve et réalité, passé et présent, morts et vivants, corporel et spirituel, imagination et sensation, particulier et général… Le grand-père immobile voyage par l’imagination, un tableau vibre sous le regard de celui qui l’aime, l’énergie de la femme de ménage est comme un génie caché dans le placard… La plus stimulante de ces superpositions d’imaginaires est sans doute celle du drame cosmique et du drame familial. La hantise de l’apocalypse et du réchauffement climatique traverse le récit, mais traduit aussi l’état moral des personnages. « Ma fille était une terre sèche à inonder, un ciel à embraser. Elle se tenait dans le réel comme dans une eau tiède où seul ce qui palpitait au bout de ses nerfs était sûr. » L’angoisse de la fin des temps s’entremêle tout naturellement à une fascination pour l’origine du monde — au sens propre comme au sens désormais symbolique que lui a donné le tableau de Courbet : le sexe féminin et ses troublants mystères. Le titre, qui fait allusion à un vers de Jacottet (« Si les dieux incendiaient le monde »), sonne à la fois comme une menace et un espoir. Car si la rencontre de Barcelone parvient à conjurer les quinze ans de déchirement familial, tout redevient possible. Il suffit que marche le paralytique, que la musique arrache les morts au Tartare.
          Parfois déroutant, par l’accumulation des prénoms féminin en –a que le lecteur met un peu de temps à maîtriser, le roman se construit par touches pointillistes minutieusement cernées : « quelque chose d’imperceptible avait ourlé les paupières de Jean », un moment d’ébriété musicale, un froissement de l’humanité sur les trottoirs, des frôlements de fourrures dans les taillis, des conversation hérissée de cris, des cheminées de silence dans l’œil du cyclone, ou l’impression de dévaler les marches d’un escalier donnant sous la mer… Il faut s’y abandonner, car (outre leur évocation poétique) c’est dans le minuscule que se révèle l’infini. Une mouche ne finit-elle pas par dévoiler le secret de Beethoven ? Et de ces échappées d’infini naissent de subreptices extases : « ensemble, ils auraient… agrandi l’espace de la chair, du désordre salutaire, leur pulsion de vie aurait dissous toutes les règles. Leur corps se serait élargi aux dimensions de l’univers. » Ainsi se prépare la somptueuse scène du concert, qui sert de point d’orgue à une construction symphonique parfaitement maîtrisée.
          Car ce premier roman se révèle d’une surprenante maturité, dans son écriture, dans sa réflexion, dans sa construction complexe autour d’un axe solide, dans les somptueuses évocations de la douleur, du pays des morts. Le lyrisme de bon aloi — quoique certaines formules, parfois, peuvent sembler à la limite du maniérisme (« comment le monde pouvait-il devenir si sinistre une fois tiré sur lui le voile du crépuscule ? ») — comme l’impressionnisme des notations rompent avec bonheur avec la sécheresse d’écriture que la fin du XXe siècle avait imposée au roman.

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Florence Aubenas, L’inconnu de la poste, Éditions de l’Olivier, 2021

Aubenas

          Le 19 décembre 2008, un meurtre sauvage est commis dans une bourgade de l’Ain, Montréal-la-Cluse. La victime, Catherine Burgod, postière, est tuée de vingt-huit coups de couteau. Un fait divers sordide, mais pas de quoi titiller un grand reporter de Libération, du Monde et du Nouvel Observateur, au point de lui consacrer sept ans d’enquête ! Mais les personnalités en cause ne sont pas banales. La victime, dépressive, a déjà manqué tant de suicides qu’on pense d’abord qu’elle a réussi le dernier — mais avec vingt-huit coups de couteau, dont six mortels, l’hypothèse ne tient guère. Et puis, il y a Gérald Thomassin, le suspect pas vraiment numéro un, puisqu’il a fallu cinq ans pour remonter jusqu’à lui, alors qu’il habitait en face de la Poste. Et là, on a tiré le gros lot. Ce jeune acteur, qui à trente-quatre a déjà tourné une quinzaine de films, s’est peu à peu déclassé sous l’emprise de la drogue et de l’alcool. Soupçonné, emprisonné, relâché pour retard dans la procédure, il semble mis hors de cause par une analyse ADN impliquant un autre suspect, mais, le jour de la confrontation… il disparaît. Thomassin a encore des relations dans le milieu du cinéma. Grâce à Béatrice Dalle, il est défendu par Éric Dupond-Moretti, pas encore ministre de la Justice, mais déjà basse profonde du barreau. Cette fois, tous les éléments y sont.
          Au-delà de l’enquête journalistique classique, l’ambition de Florence Aubenas est de faire revivre cette France que l’on dit profonde parce qu’elle échappe à l’écume de l’actualité, mais où souvent les préjugés et les clichés prennent le pas sur la profondeur du jugement. Dans un pays où tout le monde se fréquente depuis l’enfance, les hypothèses vont bon train. « Ici, la vie coule, transparente comme un verre d’eau. On sait qui travaille où, dans quelle boîte, à quels horaires. Les déplacements, les regards, les conversations, tout se croise. Même sans y prêter garde, les mouvements se remarquent aux fenêtres qui s’allument, aux voitures qui circulent. » Tout se sait, ici : « vingt-quatre fenêtres ont une vue directe sur l’unique entrée de la poste ». Alors les témoignages se bousculent. On sait tout, sauf le principal. Ça en deviendrait comique s’il n’y avait ce crime atroce.
          L’enquête, écrite dans un style journalistique habile à susciter l’intérêt pour ce qui n’en a pas, ne parvient guère à faire prendre la mayonnaise malgré l’exceptionnelle richesse de tous les éléments. Parfois, des notations juxtaposées, des phrases elliptiques tentent d’accélérer le rythme : « Il lui tend ses papiers. 33 ans, 1m 70, 52 kilos. Domicilié à Rochefort. » — « C’est lui. Lui, son mari. » Dans d’autres passages, l’accumulation des clichés tente de rendre pittoresque un paysage d’une parfaite banalité : les barques se dandinent sur l’eau, la plage est au creux d’une anse, les dames y déploient leur serviette et bataillent avec les touristes. Les maisons sont perchées, le brouillard moutonne, la route est poudrée de neige et des coulées de mousse envahissent les chemins. « Quoi d’autre ? Rien. » Si l’on parle, on adopte un ton faussement relâché, et le refus des inversions dans les incises tente d’instaurer une complicité avec le lecteur : « “Mon fief”, il a décrété. » « “L’endroit est maudit”, ils disent. » Tout cela est-il convaincant ? Sûrement, car « dans l’Ain, on retombe vite sur son cul quand on veut faire le malin. » Certes, disait Pascal, « qui veut faire l’ange fait la bête », mais celui qui fait la bête… fait aussi la bête.

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Stéphane Héaume, Sœurs de sable, Rivages, 2021.

Héaume

          Soixante ans séparent l’histoire de Rose St Just, en 1958, et celle d’Amélia Lambertini, en 2018. Leurs destins, entrecroisés de chapitre en chapitre, semblent sans rapport. Mais dès le titre, nous comprenons qu’elles sont « sœurs de sable ». Sable de la plage, sans doute, où se sont éveillés les désirs, sable de la piste de cirque, sable surtout qui s’écoule comme le temps dans le sablier de la vie, « ce sable qui avait été porteur de désir et qui aujourd’hui l’aspirait comme il avait aspiré le temps ». Le roman aux deux histoires devient métaphoriquement un sablier à deux réservoirs entre lesquels s’écoule le sable du récit et des décennies.
          1958, donc. Rose St Just vient d’accepter l
« héritage empoisonné » d’un oncle d’Amérique : un hôtel de luxe à Portfou, station balnéaire naguère huppée, mais en perte de vitesse. Peut-être par « esprit de compétition » avec sa sœur Liz, qui de son côté hérite d’une villa. Mais Liz a de l’argent, Rose n’a pas les moyens d’entretenir l’hôtel. Leurs relations, qui semblent au départ empoisonnées par la rancœur et la jalousie, se révélera au fur et à mesure bien plus complexe. Elles aussi, sœurs de sable, mais de ce sable qui seffrite ? On peut aussi le penser...
          Faute de famille, Rose a rassemblé dans sa chambre des portraits dénichés un peu partout dans l’hôtel, à commencer par un troublant jeune homme dans une robe de chambre écarlate, une copie du portrait de Samuel Pozzi par John Singer Sargent. Et voilà que débarque un tout aussi troublant jeune homme, mais sans robe de chambre écarlate, le trapéziste d’un cirque de passage qui se fait dorer au soleil sous le regard de Rose. Coup de foudre ? Ou à nouveau rivalité inavouée avec Liz, qui elle aussi est séduite par le jeune homme ?
          2018. Amélia Lambertini, chroniqueuse dans un magazine féminin, se prend de sympathie pour un voisin nonagénaire dont on comprend vite qu’il a connu Rose, soixante ans plus tôt. Intriguée, la journaliste décide d’offrir à son voisin la surprise d’un retour à Portfou, sans se douter qu’elle enclenche un dangereux engrenage. La suite appartient au lecteur…
          L’intelligence du récit est d’avoir travaillé sur les contrepoints plus que sur les ressemblances entre les « sœurs de sable » et les situations. Une des histoires se situe dans un hiver neigeux et dans un dirigeable pris dans une tempête ; l’autre, durant un été caniculaire dans un hôtel abandonné, immobile comme un vaisseau échoué. Amélia vient en aide à un vieil homme en détresse ; Rose, au fond du gouffre, est aidée par un vieil homme qui relève le défi de faire revivre la station balnéaire et son hôtel. L’une fuit les mondanités, l’autre y semble à l
aise. Mais de part et d’autre, on croise des imposteurs ; de part et d’autre, le crime est la seule porte de sortie qui s’offre à leurs victimes. Thèmes et contre-thèmes se combinent comme dans une fugue, avec de discrets leitmotive, comme ce briquet aux initiales T.C. qui fait le lien entre les époques, ou ce « Hollandais volant » qui, derrière la métaphore, adresse un clin d’œil à un jeune trapéziste.
          Dans une langue très fluide, qui alterne selon les époques les rythmes amples de la prose classique et le staccato de l’écriture moderne, Stéphane Héaume excelle à croquer des personnages pittoresques, amicaux ou perfides, enjôleurs ou à fleur de nerfs… La précision du vocabulaire, les petites touches de notations pointillistes, l’envoûtement des adjectifs, se prêtent aux ambiances contradictoires de la vie mondaine ou de l’émotion solitaire. Ici, l’évocation d’un nageur dégage une sensualité troublante — « ces vaguelettes qu’il embrasse du menton, la résistance de l’eau que ses bras défont à chaque fois qu’il les ouvre, la courbe scintillante de la baie étoilée de maisons blanches ». Là, les paillettes des mondanités scintillent de leur éclat trompeur — « fuir la peine capitale de la conversation mondaine, du paraître, de ce jeu d’escrime où le langage tient lien de fleuret, l’hypocrisie de masque, sans vainqueur proclamé mais promis à des joutes éternellement recommencées ». Ouvert sur la reproduction d’une partition de Franz Schreker, refermé sur celle d’un tableau de John Singer Sargent, le roman tient à la fois de la composition musicale et de l’hommage pictural. Le Concerto pour Apollon qui donne son titre à la partie centrale pourrait en être une clé d’interprétation.
          On retrouve dans ce nouveau roman les atmosphères chères à lauteur, le jeu dune séduction qui se rit des différences dâge, le miroir pictural ou musical du récit, les lieux publics au luxe défraîchi, le lyrisme teinté d’un arrière-goût amer quil cultive depuis Le Clos Lothar, et jusquà ce clin dœil final faisant de l’auteur le témoin privilégié de l’histoire quil raconte, déjà présent dans Dernière valse à Venise.
Voir aussi : Dernière valse à Venise.

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Rose-Marie François, Au soleil la nuit, maelstrÖm, 2021.

François

          Été 1969 : deux amies de faculté prennent séparément leurs vacances. L’une, Marie-Anne, part donner un concert à travers le Sahara ; l’autre, Marie-Jeanne, parcourt la Suède dans l’attente de cours qu’elle suivra à Uppsala. Mais celle-ci se noie dans le lac où sa voiture est tombée. Björn, un jeune homme qu’elle avait pris en auto-stop, conserve des séquelles de l’accident. Le roman s’ouvre sur la visite d’un enquêteur, Pär Håkansson, chargé par une compagnie d’assurance de voir si le rescapé n’aurait pas droit à une indemnité pour coups et blessures volontaires. S’agissait-il bien d’un accident ? Marie-Jeanne n’a-t-elle pas entraîné une victime innocente dans un suicide ? La responsabilité de la famille pourrait-elle être invoquée ?
          La question rebondit d’abord sur l’ambiguïté de la dernière lettre reçue par Marie-Anne : « Là, c’est la fin du monde ou la fin d’une vie. Ou alors, peut-être, le commencement d’une autre vie. » La fin ? Le commencement ? Que va-t-on choisir de lire ? Tout se complique à la lecture des nouvelles qu’écrivait la disparue. Des nouvelles fantastiques, mais qui peuvent sembler prémonitoires, puisqu’il y est déjà question d’une voiture tombant dans un lac. Où de l’abandon au désert, autre forme de suicide. Ces curieuses mises en abyme ne manquent pas de retenir l’attention de l’enquêteur, mais aussi du lecteur. C’est sans conteste la partie la plus convaincante de ce roman construit comme un mille-feuille.
          L’enquête prend alors une autre tournure. Elle a commencé dans la belle-famille de Marie-Jeanne, une famille odieuse, qui lui a mené la vie rude, fière de ses jeux de mots idiots et de ses préjugés misogynes. On comprend peu à peu l’évasion en Suède et le double sens de la formule, la fin d’une vie ou le commencement d’une autre. L’enquête se poursuit chez Marie-Anne et dans les nouvelles dont elle est dépositaire. L’interrogation alors s’élargit, sur la personnalité de Marie-Jeanne, sur des drames plus profonds, une dépression, les craintes de la grossesse, la conciliation entre maternité et vie professionnelle, la peur de vieillir… « Nous vieillirons. Nous n’aurons pas tous un lac pour nous en empêcher. »
          Surtout, la lecture attentive des textes laissés par Marie-Jeanne pose de nouvelles questions qui estompent les frontières entre fiction et réalité. Faut-il s’attacher aux passages en italiques ? Ils sont écrits à la troisième personne, à la différence des récits à la première — « Marie-Jeanne raconte deux fois la même chose. À la première personne, la réalité. À la troisième, la… oui, la vérité, pourrait-on dire. »… Quant aux passages biffés, ne disaient-ils pas quelque chose de plus important ? « Ce que l’on barre en écrivant, c’est peut-être ce que l’on omet quand on raconte un rêve : l’essentiel ? » L’interrogation dépasse d’ailleurs le cas de Marie-Jeanne. « Peut-on faire de la fiction sans parler de soi ? » C’est la question de fond de ce roman, qui commence par la formule classique (« Ce roman est une pure fiction. Toute ressemblance des personnages avec des personnes existant ou ayant existé est tout à fait fortuite »), mais qui joue sur l’effet de réel, mêlant à la narration des articles de journaux ou des photos prises par l’autrice ! On s’aperçoit alors que la formule initiale (et désuète) fait partie du piège qu
elle nous tend.
          Malicieuse, Rose-Marie François, après avoir raillé le goût de la belle-famille pour les jeux de mots idiots, en introduit de plus subtils pour dérouter son lecteur. Le prénom de l’enquêteur amusait la belle-mère — Pär était-il père ou faisait-il la paire ? Mais on se demandera plus sérieusement s’il n’est pas un Pärsonnage. Quant à Marie-Jeanne et Marie-Anne, on remarquera vite qu’entre elles, il manque le « je ». Celui du narrateur ? De l’autrice ? Du lecteur ? Des trois, peut-être…
          Ainsi se préparent des coups de théâtre successifs, des substitutions en miroir qui achèvent de déconcerter le lecteur : s’agit-il d’un retournement de la situation ou d’une ruse de l’enquêteur ? Marie-Jeanne est-elle vraiment morte ? Mais de quelle mort ? L’ambiguïté de la dernière lettre — la fin d’une vie ou le début d’une nouvelle — prend alors tout son sens. On se rend compte que les nouvelles intégrées au roman étaient plus prémonitoires que ce que l’on croyait — la réapparition d’une morte dans une nouvelle fantastique, la similitude symbolique entre le lac et le désert… Et que les discussions linguistiques (par exemple, sur l’inversion en français !) ne sont pas des digressions gratuites. Ce qui semblait au départ une simple enquête policière révèle une construction ingénieuse qui ravira le lecteur attentif.

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Gérald Bronner, Apocalypse cognitive, P.U.F., 2021.

Bronner

          « En France, on n’a pas de pétrole, mais on a des idées », disait un slogan lancé par Valéry Giscard d’Estaing pour promouvoir l’heure d’été. Et l’humanité jouit au XXIe siècle d’un capital immatériel bien plus considérable, le « trésor le plus précieux du monde », nous promet Gérald Bronner. De quoi s’agit-il ? Du temps de cerveau disponible. Si celui-ci fut discrédité naguère par Patrick Le Lay, alors P.D.-G. de TF1, qui se targuait de le vendre à Coca-Cola, il ne s’agit pas d’une formule creuse. Il peut même se calculer, en décomptant le temps de travail du temps que nous passons éveillé. Et que constatons-nous ? La disponibilité de notre cerveau serait aujourd’hui de 89 %, alors qu’elle n’était que de 52 % en 1800 ! En laissant les machines, puis l’ordinateur, prendre en charge les tâches simples, répétitives, qui ne sont pas à la hauteur des « formidables potentialités » de notre cerveau, l’homme s’est doté de « prothèses cognitives » qui dégagent du temps libre. Conséquence : la France dispose désormais d’un capital d’un milliard six cent trente-neuf millions d’années de temps de cerveau disponible, contre cinquante-huit millions d’années en 1800 ! Quand je vous disais que cela se calculait…
          À cette première libération s’en ajoute une seconde, tout aussi importante : notre cerveau s’est affranchi de la pensée animiste, de la magie, de la religion, pour s’ouvrir à une explication rationnelle du monde. Ainsi avons-nous pu progresser à pas de géants et pourrions-nous relever le plus formidable défi qui se pose à notre civilisation : la sauver. Certaines tâches en effet resteront longtemps impossibles à l’intelligence artificielle et nécessiter celle de l’homme. En particulier celle d’« explorer l’univers des possibles lorsque cet univers n’a pas déjà été circonvenu » : inutile de demander à un ordinateur d’imaginer une solution à un problème dont les éléments ne peuvent être encodés. Spécifiquement humaine, aussi, la capacité d’isoler un signal et à le considérer comme un événement. Cette capacité, familièrement baptisée « l’effet cocktail », permet de distinguer l’essentiel de l’accessoire : dans le brouhaha d’un cocktail, seul un cerveau humain est capable de se concentrer sur une conversation. Faculté capitale devant la masse d’informations désormais accessible.
          Mais ce qui fait notre force peut aussi faire notre faiblesse. En nous concentrant sur une tâche précise — sur la conversation dans un cocktail — nous entrons dans un « tunnel attentionnel » qui nous empêche de percevoir le reste du monde. Tel est bien le but, sans doute, mais si un danger inattendu survient, il faut savoir s’en préserver. C’est ce qu’on appelle « l’expérience du gorille invisible » : des sujets focalisés sur un exercice à résoudre ne voient pas qu’un gorille a traversé la pièce ! Pour contrer ce revers, le cerveau s’est donc doté d’un autre instrument, « l’effet pop-up » : certains déclics s’opèrent quand un mot est prononcé, quand un certain type d’événement se présente, comme une fenêtre qui s’ouvrirait soudain dans le tunnel attentionnel. Par exemple, notre attention sera attirée dès que l’on prononce notre prénom dans le brouhaha. Il y a donc des objets privilégiés qui capturent notre attention même si elle est tout entière tourne vers un autre sujet de réflexion : tel est notre prénom, mais aussi une information constituant un danger (la couleur rouge, par exemple, qui évoque le sang), ou, tout simplement, le mot « sexe », qui nous fait relever la tête dès qu’il est prononcé…
          Ces réflexes se sont lentement constitués au cours des millénaires et correspondent à des instincts préhistoriques restés enfouis en nous : le sexe, la peur, la curiosité pour une situation violente (une dispute, un clash)... Question de survie. La sélection naturelle a favorisé les individus les plus sensibles aux alarmes ; être sensible aux conflits permet de les éviter… Tout est donc parfaitement normal, ou du moins explicable. Mais ce qui était vital hier est devenu encombrant aujourd’hui. Inutile, souvent, dans un monde largement sécurisé. La surestimation des risques, en soit, n’est pas dangereuse. Sinon qu’elle mobilise notre disponibilité mentale. Un peu. Beaucoup. Excessivement.
          Car ces informations parasites finissent par constituer l’essentiel de notre « marché cognitif ». Une masse cyclopéenne où il devient difficile de se retrouver, d’autant qu’elle est alimentée, à travers les réseaux sociaux, par les réactions ou les questions de chacun d’entre nous. Cette dérégulation et la « cacophonie cognitive » ne seraient pas dramatiques si chacun pouvait faire le tri de l’essentiel et de l’accessoire par son esprit critique. Ce n’est hélas pas le cas : la concurrence de l’information pousse au contraire ses producteurs à miser sur nos réflexes primitifs plus que sur notre intelligence analytique. Il est plus efficace de capter notre attention en sollicitant les instincts préhistoriques — le sexe, la peur, l’indignation, la curiosité, qui restent de « bons supports émotionnels pour conférer une certaine viralité à un produit cognitif »… Question vitale pour les médias traditionnels, qui ont besoin de ventes (ou de clics) pour survivre.
          Or ces intermédiaires ont une fonction principale dans le traitement de l’information. Il s’agit moins de la diffuser que d’éditorialiser le monde : focaliser l’attention du lecteur sur tel élément du réel plutôt que sur tel autre. Telle était jadis la mission des gate keepers, ces « gardiens des portes » que sont les journalistes, universitaires, syndicalistes, guides spirituels, hommes politiques… Cette gestion verticale du marché cognitif, qui privilégie l’offre sur la demande, n’est plus de mise. Aujourd’hui, à l’inverse, l’offre s’indexe sur la demande : les gate keepers s’alignent sur ce que leur public attend d’eux. Les médias ne survivent plus que par les ressources publicitaires et doivent affronter une « sélection par la concurrence attentionnelle ». La captation de notre attention ne dépend dès lors plus de la qualité de l’information, mais de la satisfaction mentale que produisent les effets cognitifs. Or rétablir la vérité exige un effort mental plus conséquent que croire à une fake new. Par manque de disponibilité intellectuelle, nous préférons souvent croire sans vérifier. Tel est (pour le dire crûment) le « principe d’asymétrie du bullshit »… Une connerie (bullshit) prend moins de temps que sa réfutation. Le mandat de Donald Trump nous a prouvé que la bataille de l’attention est désormais plus importante que la bataille de la conviction.
          Conséquence ? D’une part, une nouvelle concurrence entre croyances et pensée. Si l’on croyait révolu le temps où la religion pouvait condamner la science, il est curieux de voir que ce qui sollicite nos croyances (fake news, théories du complot, indignations…) prend le pas sur les analyses rationnelles. D’autre part, notre précieux temps de cerveau disponible est inutilement dépensé à nous prémunir contre des dangers infondés, ou, parfois, pour affronter des complications nouvelles (lire un texte en « écriture inclusive » prend par exemple beaucoup plus de temps). Lorsque de véritables problèmes apparaissent, notre action peut s’en trouver paralysée. L’exemple classique est celui des antibiotiques : devant la peur largement exagérée du « microbe », on préfère se protéger illusoirement sans comprendre que nous participons ainsi à la baisse de l’efficacité des antibiotiques.
          Une comparaison avec la surconsommation de sucre est tout aussi éclairante pour comprendre ce processus : durant le Pléistocène, nos ancêtres ont sans doute tiré avantage des aliments sucrés qui leur fournissaient des réserves d’énergie disponibles rapidement et pouvaient les sauver en cas de danger. Cette appétence pour le sucre s’est développée dans notre cerveau par des circuits de récompense à court terme, qui procurent un plaisir facile en libérant de la dopamine. Mais dans un monde où le danger a été limité par le développement de la vie sociale, cette appétence pour le sucre devient dangereuse : les sucres s’accumulent pathologiquement. Trop tard : notre cerveau s’est shooté à la dopamine. Il en va de même pour les autres réflexes préhistoriques, la curiosité, la peur ou la sexualité. Or la recherche du plaisir (qui dépend de la dopamine) n’a rien à voir avec celle du bonheur (qui dépend de sa sérotonine). Et le monde contemporain joue plutôt sur les circuits cours du plaisir : les likes, les notifications, l’enchaînement des vidéos… sollicitent une réaction immédiate qui, souvent, nous flatte sur l’instant et nous laissent à long terme sur notre faim. Telle est aujourd’hui la consommation d’information : une accumulation de petits événements qui flattent nos instincts préhistoriques mais qui ne laissent plus de temps pour digérer des nourritures consistantes. Les écrans (télévision, tablette, smartphone, ordinateur…) contribuent à cette captation de l’attention qui dilapide notre « précieux trésor ».
          Sans doute s’agit-il là du plus grave danger que rencontre notre époque dans le domaine de l’information. Il se trouve par ailleurs accentué par d’autres phénomène que Gérald Bronner analyse minutieusement. L’anonymat des réseaux sociaux, par exemple, qui réveille les instincts les plus obscurs. L’hyper-conséquentialisme de la nouvelle morale, qui ne déduit plus la culpabilité de l’intention, mais des conséquences de l’acte, même involontaires — une œuvre d’art dénonçant le racisme peut paradoxalement choquer par ses représentations des situations qu’elle dénonce et sera elle-même condamnée. Mais aussi l’évolution des sensibilités, qui affine les critères de réaction : si la violence a objectivement diminué tout le long de l’histoire, on peut avoir l’impression qu’elle augmente, car notre conception de la violence évolue. Le réflexe de se comparer aux autres fausse aussi notre jugement : celui qui a remporté une médaille d’argent s’estime étrangement plus malheureux que celui qui a reçu la médaille de bronze, car le premier regrette de n’avoir pas la médaille d’or et le second est heureux de monter sur le podium. Tous ces phénomènes, non contents de biaiser l’analyse, renforcent le sentiment d’être victime du système, la frustration générale, la colère contre les « élites ». Dans un monde de transparence, la comparaison avec le sort des autres devient permanente et est entretenue par les médias.
          Voilà l’apocalypse cognitive qui donne son titre à cet essai. Le terme n’est pas à prendre dans son sens courant de « catastrophe », mais au sens premier de « révélation ». La dérégulation du marché cognitif a révélé les grands invariants de l’espèce, qui restaient présents de façon larvée dans notre cerveau, sous forme de potentialité, et qui remontent à la surface : le sexe, la peur, la colère… Cela nous oblige à nous regarder en face, tel que nous sommes, avec des capacités inégalées d’intelligence et de créativité, avec un temps de cerveau disponible en expansion fulgurante, mais aussi avec des réflexes primitifs qui gaspillent ce précieux trésor.
          Tel est le constat. Comment l’interpréter ? Outre la misanthropie (« tel est le monde d’aujourd’hui, il n’y a qu’à le mépriser et le haïr »), qui ne mène à rien, Gérald Bronner distingue deux types de réactions : le néo-populisme et la théorie de l’homme dénaturé. Le premier, loin de craindre cette « apocalypse cognitive », s’en réjouit et donne toute sa légitimité aux invariants mentaux qu’elle nous révèle. Il y voit une libération des contraintes imposées jusqu’ici au « peuple » par « l’élite dominatrice » et prône la transparence et la démocratie participative. Cette « démagogie cognitive » ne fait qu’accélérer le processus délétère. Les exemples récents de Donald Trump ou du Brexit illustrent bien cette démarche.
          La théorie de l’homme dénaturé considère à l’inverse que l’homme, né bon selon la formule attribuée à Rousseau, a été dénaturé par le marché, le capitalisme, la logique consumériste, la modernité... Toutes les observations analysées dans ce livre ne seraient dès lors que des éléments accidentels et non des propriétés essentielles de l’humanité. Cette thèse, qui flatte notre ego (« nous valons mieux que ça ») et qui porte un grand espoir (le monde est malléable, on peut tout changer), empêche, selon l’auteur, de prendre conscience des invariants de l’humanité et d’en tenir compte dans notre appréhension du monde.
          Entre ces deux tendances qui ont en commun de nous « aveugler sur le sens à tirer de l’apocalypse cognitive », l’auteur appelle à une troisième voie : « il convient de créer un espace narratif et analytique entre ces deux pentes. » Il y a urgence, car notre civilisation, que, depuis un siècle, nous savons mortelle, atteint son « plafond ». « On peut prendre le pari que cet obstacle peut être franchi », mais il ne peut l’être qu’en utilisant cet inestimable trésor de notre temps de cerveau disponible. À le dilapider en tâches récréatives, en réactivations d’instincts préhistoriques, en peurs irrationnelles, nous « perdons des chances de franchir le plafond civilisationnel ». Déjà, les études montrent que chez les jeunes — en charge de construire le monde de demain — le temps d’attention a baissé de 35 % par rapport à la génération qui les précède. Il est urgent donc de prendre en compte les invariants humains révélés par cette « apocalypse cognitive », sans les sanctifier (comme les populistes) ni les nier (comme les tenants d’une dénaturation de l’homme), mais pour pouvoir jouer sur les deux leviers de l’action humaine : les récompenses à court terme (levier de la création) et la planification stratégique (levier de l’analyse). Telle devrait être la priorité de notre civilisation. « Nous sommes loin de pouvoir imaginer tous ces dangers, et plus encore de leur opposer des réponses. Mais celles-ci existent potentiellement dans le trésor de notre temps de cerveau disponible. »
          Au-delà de cette analyse par bien des points convaincante et de cet appel à prendre en main le sort de notre civilisation, on aurait sans doute aimé une ouverture plus concrète sur cette « troisième voie » préconisée et sur les moyens de faire face au défi que ce livre nous lance. Mais l’optimisme n’est pas plus de mise que le pessimisme : « Rien n’est joué, mais les dés sont pipés. » À chacun de se ranger, selon ses convictions, parmi ceux qui baissent les bras ou appellent au sursaut.
Voir aussi : La démocratie des crédules.

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Jacqueline Lalouette, Les statues de la discorde, Passés/composés, 2021

Lalouette

          Durant l’été 2020, un « épisode iconoclaste » a frappé la France comme nombre de pays, essentiellement de culture anglo-saxonne. Après l’assassinat de George Floyd, et dans la ligne du mouvement Black Lives Matter, des centaines de statues ont été déboulonnées, brisées, peinturlurées… Toutes ont un lien réel ou supposé avec l’histoire du colonialisme. On ne peut nier un lien direct entre cette déferlante et les événements américains, mais pour autant, il ne s’agit pas d’une nouveauté absolue. En recensant ces cas de vandalismes et en analysant les principaux, l’historienne Jacqueline Lalouette met en évidence des particularités locales, l’antériorité de certaines pratiques, des paradoxes surprenants… Cela amène à « relativiser cette concomitance » entre la vague de déboulonnage et la mort de George Floyd.
          Bien sûr, on pense tout de suite au vandalisme révolutionnaire et aux protestants iconoclastes, mais plus près de nous, la déferlante de 2020 avait été annoncée par des actions ponctuelles : la statue de Christophe Colomb à Boston avait déjà été décapitée en 2006, celle de Victor Shœlcher de Rivière-Pilote avait été barbouillée en 1971… La différence, c’est la brusque multiplication de ces actions et la contagion mondiale qu’elles connaissent aussitôt : plus de cent statues aux USA, une liste de 80 statues établie en Grande-Bretagne, des cas recensés en Belgique, aux Pays-Bas, au Danemark, en Allemagne, en Suisse, en Italie, au Portugal, dans plusieurs pays d’Afrique ou du Pacifique…
          L’histoire particulière (mais souvent simplifiée, voire légendaire) des personnages déboulonnés peut expliquer ces mouvements de colère. Joséphine de Beauharnais, issue d’une famille de planteur, aurait convaincu Napoléon de signer le décret réintroduisant l’esclavage aboli à la Révolution. Mahé de La Bourdonnais réalisa certes de grands travaux à la Réunion, mais en achetant des esclaves et en pourchassant cruellement les Nègres marrons. Le général Leclerc (le beau-frère de Napoléon, non celui de la Libération !) prônait l’extermination des Noirs, hommes et femmes, au-dessus de douze ans. Certains, qui éveillent plutôt des échos positifs dans la mémoire collective, ont aussi leur face sombre. Paul Bert, célébré pour avoir fondé avec Jules Ferry l’instruction publique gratuite et obligatoire, fut aussi un théoricien de la hiérarchie des races. Et certaines des personnalités visées témoignent surtout de l’ignorance de leur époque. S’en prendre à Victor Hugo peut ainsi paraître surprenant, mais il a bel et bien répandu l’idée selon laquelle l’Afrique était une terre vide que les Blancs pouvaient coloniser. Quant aux missionnaires, ils peuvent être célébrés par l’Église catholique et être considérés par les peuples qu’ils ont convertis comme les acteurs d’un véritable génocide culturel : ainsi les statues de Junipero Serra, un franciscain canonisé par le pape François en 2015, sont-elles abattues en 2020 !
          On a pu s’étonner de certaines victimes, comme Victor Schœlcher, figure marquante de l’abolition de l’esclavage et déboulonnés par les descendants de ceux qu’il avait fait libérer. Cela vaut la peine, alors, de rappeler l’histoire du mouvement abolitionniste et les arguments des acteurs de ces destructions. Certes, le décret d’abolition date bien du 27 avril 1848, mais le temps de la publication et du voyage, il n’arriva en Martinique que le 3 juin, et ne devait entrer en application que deux mois plus tard ! Entretemps, dans l’ébullition des débats parlementaires et devant l’impatience de leur aboutissement, des émeutes y avait éclaté, entraînant la démission du maire de Saint-Pierre et l’abolition de l’esclavage par le gouverneur de l’île, le 22 mai. L’abolition officielle, deux mois et demi plus tard, a semblé un camouflet aux Martiniquais, qui soutiennent depuis qu’ils se sont libérés eux-mêmes. Le culte de Schœlcher peut à juste titre passer pour un récit national biaisé visant à déculpabiliser la France de sa responsabilité historique. Si l’on ajoute à cela la domination économique des colons sur les esclaves noirs affranchis et leurs descendants, on peut comprendre l’exaspération qui se traduit par le déboulonnage des statues.
          Au fil des exemples réunis et commentés par Jacqueline Lalouette, on s’étonnera (ou non !) de trouver Jules César (parce qu’il aurait méprisé les Belges dans la Guerre des Gaules), Gandhi, la petite sirène de Copenhague, ou Jacques Cœur, grand argentier de Charles VII, qui fut effectivement armateur, mais au XVe siècle, bien avant la traite des esclaves. Parmi les malentendus les plus spectaculaires, on se rappelle les attaques contre Colbert, fustigé pour voir été l’auteur du Code Noir. Un épisode qu’il convient de contextualiser. S’il a bien été à l’initiative d’un code rassemblant et examinant les règlements relatifs aux esclaves, le ministre de Louis XIV était mort avant sa proclamation, et c’est… son fils qui le signa. La cruauté des peines prévues dans ce code se retrouve d’ailleurs dans les châtiments corporels appliqués aux militaires ou aux marins et ne peut être présentée comme un acte discriminatoire visant exclusivement les Noirs. Le but de ce code (comme de tous ceux édictés sous Louis XIV) semble au contraire avoir été de limiter le pouvoir arbitraire des colons en interposant la loi, c’est-à-dire le roi, entre le maître et l’esclave. Malentendu regrettable ? Pas seulement. La place d’érection de ces statues peut avoir un caractère fortement symbolique : Colbert devant l’Assemblée nationale, comme Christophe Colomb devant le Capitole, semblent rappeler que le sort politique des Noirs a toujours appartenu à des Blancs.
          Pour autant, ces statues constituent-elles, comme certains l’ont proclamé, un hommage à la colonisation ? Pour répondre à cette question délicate, il faut lire les inscriptions, interpréter leur vocabulaire (il est vrai que les termes « pacifier », « reconnaissance » peuvent sembler cruellement ironiques), décrypter les bas-relief ou le symbolisme des statues — la taille respective des personnages, leur habit ou leur nudité… Une simple inscription, Ense et aratro (par le glaive et la charrue), sur le socle de la statue de Bugeaud, résonne étrangement quand on se souvient des menaces proférées par le fougueux général de brûler les villages et les moissons des indigènes.
          Pour tenter d’avoir un jugement éclairé sur ces pratiques, il faut d’abord rétablir certaines vérités, sans prendre parti ni distribuer des bonnes ou des mauvaises notes. On ne peut laisser dire que les statues parisiennes ne représentent que des hommes blancs dont la majorité est dédiée à des militaires conquérants et coloniaux. Il faut commencer par un pointage, qui montre que sur environ 300 statues de la capitale, 35 se rapportent à 33 militaires, la plupart célébrant des écrivains, des artistes, des hommes politiques, des savants… Il faut aussi une réflexion sur l’espace public, qui dessine un « espace mental » différent des musées ou des collections privées. Au terme de son analyse, Jacqueline Lalouette conclut qu’en France, des monuments ont bien été inaugurés « en hommage à des hommes blâmables sous l’angle de l’histoire de l’esclavage et de la colonisation », mais qu’« aucun ne l’a été à la gloire de l’esclavage et de la colonisation »
          Le recensement de ces déboulonnages et une juste remise en perspective ne suffisent pas. Il est urgent d’ouvrir un débat apaisé autour des œuvres réellement problématiques. Faut-il les détruire ? Ce serait effacer l’histoire et donc perdre la mémoire des exactions commises. Les remplacer par des statues d’hommes progressistes (l’abbé Grégoire, le chevalier de Jaucourt…) ou de victimes de la colonisation ? Outre le fait que cela ne fait que déplacer le problème (que faire des statues déboulonnées ?), cela soulève la question des limites entre « bonnes » et « mauvaises » statues — où placera-t-on Voltaire, qui combattit le racisme mais souscrivit à des emprunts de la Compagnie des Indes, qui pratiquait la traite ? Une plaque explicative ? Ce serait pédagogique… si elle avait une chance d’être lue. Ériger à leurs côtés un « contre-monument » ? Cela peut séduire — Bansky a ainsi suggéré d’élever, à côté de la statue de Colston (philanthrope mais négrier), « des statues en bronze grandeur nature de manifestants en train de tirer ». Mais c’est risquer d’entériner la scission entre des mémoires contradictoires — déjà un mouvement White Lives Matter s’en prend à des statues de Noirs — et donc d’attiser plus encore les colères. Alors, les ranger dans des musées ? La signification de ces espaces dédiés serait hélas ambiguë. Ne serait-ce pas un hommage supplémentaire qui risquerait de focaliser un culte de mauvais aloi ? La proposition d’un artiste américain de créer un « parc éducatif » avec toutes les statues vandalisées est dangereusement concomitante avec celle de Donald Trump d’un « jardin national des héros américains ».
          On conclut de ce tour d’horizon qu’il n’y a pas de bonne solution à ce problème… et donc qu’il ne peut avoir qu’une dimension politique. Jacqueline Lalouette pointe ainsi les contradictions de Françoise Vergès, militante décoloniale partisane de statues dédiées à des figures historiques de la résistance et du combat pour la liberté, mais qui, lorsqu’Emmanuel Macron invite à une réflexion collective sur ce sujet, y voit une « solution néolibérale qui serait de mettre quelques statues d’Aimé Césaire et de Léopold Sédar Senghor ici et là, un peu comme dans un supermarché on rajoute des aliments de la cuisine “orientale”. » À Bordeaux, une commission de ce type lancée par Alain Juppé en 2016 fit l’objet de critiques de la part de ceux qui n’y avaient pas été conviés. Mais il ne faudrait pas, ici non plus, conclure trop hâtivement à l’hypocrisie ou à la mauvaise foi. Une des motivations de cette guerre des statues est de donner de la visibilité à des groupes « invisibilisés » depuis des siècles. Une solution portée par le pouvoir en place donnera du coup l’impression d’une récupération qui rejettera dans l’ombre ceux qui essayaient d’en sortir. Le grand mérite de ce livre est d’avoir fait le tour du problème sans parti pris et d’avoir analysés les difficultés sans prétendre y apporter une réponse unique et définitive.

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Adeline Dieudonné, Kérozène, L’iconoclaste, 2021.

Dieudonné

          Une station-service sur une autoroute, quelque part en Ardenne, un soir de canicule. Il est 23h 12 au début du roman, 23h14 à la fin. En deux minutes, un drame se joue, se noue et se dénoue, qu’on ne peut comprendre qu’en 250 pages. Quinze personnages s’y sont retrouvés par le hasard de leur propre histoire, « si on compte le cheval et le cadavre ». Un couple accompagne sa grand-mère vers une maison de retraite ; une domestique philippine attend ses patrons ; une jeune femme frustrée tente sa chance avec un garçon timide après avoir été déçue par son mari et par un dragueur invétéré sur une aire de repos ; la rescapée d’un massacre tente de renouer avec la vie…
          Chaque chapitre développe, comme dans de courtes nouvelles, tous ces destins brisés qui ignorent l’étrange rendez-vous auquel ils ont été conviés. Tous sont différents, même si certains se croisent. Mais ils ont en commun un accident de la vie, qu’il s’agisse de l’irruption brutale du drame ou d’une lente usure du quotidien dont on prend soudain conscience. Le viol d’une adolescente, la persécution d’un enfant, l’accident d’un tournage publicitaire sont des ruptures nettes ; la phobie d’un monde aseptisé, le long esclavage de la Philippine, les déconvenues conjugales sont de lents supplices. Mais jusqu’aux plus odieux, tous ces personnages sont éminemment humains, donc à plaindre, car ils conservent un espoir, accessible ou chimérique, mais fatalement déçu.
          La structure du roman par nouvelles, qui donne rendez-vous à ses personnages dans une scène finale, est sans doute classique, mais elle est utilisée ici avec intelligence et brio.
          D’abord, parce que de discrets leitmotive maintiennent une unité d’inspiration. Les boissons, par exemple, jouent un rôle déterminant — le capuccino double crème, le lait, la bière… Mais aussi les animaux, dont la présence était déjà significative dans La vraie vie, le premier roman d’Adeline Dieudonné : ici, outre le cheval qui a droit à son chapitre à la première personne, un dauphin, une truie, un loup, un chien, une mouche, et même des acariens tiennent une place prépondérante. Sans parler des relations de couples, qui forment une trame commune à la plupart de ces récits : les hommes n’y sont pas épargnés, violeurs ou trop plaintifs, dragueurs sans scrupules ou impuissants, maniaques ou franchement psychotiques, gigolos ou éjaculateurs précoces… Face au mâle, la femme n’a pas d’existence propre, qu’elle soit réduite à un objet qu’on abandonne sur un banc, au vagin idéal pour porter un enfant, ou à un sexe de passage. Quant aux enfants, ils servent souvent de souffre-douleur.
          Ensuite, et surtout, parce qu’Adeline Dieudonné évite de prendre ses lecteurs pour des imbéciles, ce qui devient rare dans la littérature actuelle. Les récits, qui peuvent se lire indépendamment les uns des autres, ne prennent sens que par des indices qui peuvent passer inaperçus dans la profusion des détails et l’élégance de l’écriture. Le lecteur doit être attentif s’il veut éviter les pièges d’une lecture rapide : une aire de repos n’est pas une station-service, même si l’on y croise les mêmes personnages ; l’histoire de Julia permet seule de comprendre pourquoi Olivier a dû s’arrêter à la station-service ; il faut noter que le dauphin Reiko a été isolé des femelles pour comprendre l’accident de Victoire ; quant au nœud du roman, il ne tient qu’à une lettre, la marque du pluriel de « cadavres »… Si l’on s’agace de ce qui semble une incohérence, il n’y a qu’à relire : on est passé à côté d’un détail essentiel. Et cela fait vraiment du bien de le découvrir !
          Enfin, parce que la romancière sait varier les tons, et quelquefois les mélanger subtilement. Certaines scènes sont d’un comique irrésistible — le combat des ouïk ouïk et des fuuut ne peut laisser personne indifférent, pas plus que la visite à un couple de vieux gynécologues. Pourtant, on glisse vite de l’humour à la détresse. D’autre passages sont d’une poésie fascinante (la danse des âmes convoquées par la fumée d’un joint), d’un souffle véritablement épique (le vortex d’yeux révélés dans les rideaux ou le pacte avec le lac), ou d’une barbarie inexplicable (le massacre gratuit de tout un village). L’histoire est à la fois plus resserrée que celle de La vraie vie, mais aussi plus éclatée, aucun personnage central ne se détachant avant la dernière page. Il manque peut-être l’enjeu dramatique qui, dans le premier roman de l’autrice, servait de fil rouge (la narratrice voulait rendre le sourire à son petit frère). Mais on retrouve ici la somptueuse imagination et le sens de la formule qui avaient fait le succès du précédent livre, avec une écriture plus assurée qui ne se laisse plus prendre à sa facilité. Et Monica, réfugiée comme une sorcière débonnaire au fond de son bois, est un clin d
’œil discret au premier roman d’Adelinde Dieudonné... Une indéniable réussite.
Voir aussi : La vraie vie.

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Gilles Verdet, Nom de noms, L’arbre vengeur, 2021.

Verdet

          « Les hasards de l’anthroponymie sont impénétrables. Souvent cocasses et quelquefois farceurs. » Nous nous sommes tous amusés avec les noms propres, réels ou fictifs, appropriés à leurs détenteurs ou contrastant avec leur personnalité… Qu’un comédien s’appelle Durideau fait sourire. C’est un « aptonyme, comme on dit dans les revues ». En général, on ne va pas plus loin, sinon à s’étonner de la cruauté de certains parents, d’un Lange qui a prénommé son fils Michel — j’avais un voisin Detaille que son père avait cru spirituel d’appeler Pierre.
          Mais les histoires de noms imaginées par Gilles Verdet vont bien plus loin que ces amusements. Le nom détermine la première impression que l’on a d’un individu. Il se voit comme le nez au milieu du visage… Ce n’est donc pas un hasard si l’argot utilise le même terme, « blase », pour désigner le nez et le nom. Et ce n’est pas un hasard si le roman s’ouvre sur la rencontre de M. Rien, qui veut changer de patronyme, et de Mme Personne, qui a fait remodeler son nez. Avec autant de compassion que d’humour, ces nouvelles mettent en scène l’influence des noms sur la personnalité de ceux qui les portent, les difficultés qu’ils rencontrent dans la vie (peut-on faire confiance à un vendeur qui s’appelle Rien ?), les jeux de mots qu’ils subissent (« Personne en saura rien », s’entend-il répondre quand il demande les coordonnées de Mme Personne)… Y a-t-il un destin des noms ? Gérard Souffleur est bien devenu souffleur au théâtre, mais se demande s’il ne devrait pas devenir maraîcher, lorsqu’il découvre que son grand-père avait fait modifier son nom de… Choufleur.
          Bien sûr, on s’amusera des jeux de mots et des clins d’œil que multiplie l’auteur à l’envi. Monsieur Rien est « parti de rien », mais dès qu’il est devenu Monsieur Bien, « tout va bien ». On sourira des prénoms qui prolongent le supplice des protagonistes — Claire Matin, Fleur Jardin, les sœurs Aimée et Désirée Personne… Certains se révoltent, d’autres acceptent leur destin farfelu avec résignation ou humour. Certains en jouent malicieusement. Cela crée des situations inattendues, lorsque les personnages se rencontrent. « C’est le télescopage qui crée les histoires de chacun », confie l’auteur, « les croisements impromptus qui engendrent les destins et les rencontres improbables qui les modifient ». M. Lange ne pouvait prendre pour maîtresse qu’une Mme Lediable, et M. Rien, les deux sœurs Personne…
          Mais le roman est bien plus qu
amusant. Il est jubilatoire. Cela tient dabord à la structure romanesque. Les histoires s’embrouillent, s’entremêlent à loisir. Pour payer un maître chanteur, Aimée et Désirée Personne font casquer Fleur Jardin, qui rackette Claire Matin, qui s’en prend à Gérard Souffleur… Les nouvelles se répondent, rebondissent, se bousculent, se nouent et se renouent dans un étourdissant chassé-croisé. Qui finit, d’ailleurs, par percuter le précédent roman de Gilles Verdet. Le lecteur est entraîné dans un hallucinant « roman de nouvelles » qui s’achève sur une double pirouette et boucle sa trajectoire d’un mot qui dit tout… et ne dit rien. Ne gâchons pas le plaisir du lecteur. Car il y a plaisir à se perdre dans un labyrinthe narratif magistralement élaboré. On connaît Gilles Verdet pour sa parfaite technique narrative, qui lui permet dembrouiller à plaisir les situations dramatiques avant de les démêler d’un coup de baguette magique. Ici, il se surpasse !
          Au-delà de cette structure virtuose, on trouvera aussi, au gré des situations, des réflexions plus ou moins amères sur le conformisme et la dictature des normes, sur le sort des migrants, sur la réalité et la fiction… Le roman est loin d’être une coquille vide : la structure est au service dune réflexion juste sans jamais être pesante ; l’écriture y est soignée et malicieuse. On y découvrira une somptueuse parodie de la scène du balcon, dans Cyrano de Bergerac, qui enseignera le fou rire aux plus grincheux. On s’amusera en passant de raccourcis vigoureux — « C’est dégueulasse comme l’âme humaine » — ou de jeux de langage peut-être gratuits, mais qui reflètent l’état mental du personnage — « J’ai quitté le grand Centre du moyen commerce à petits pas contents. Descendu les étages de galeries avec le cœur montant du travail bien fait. » Et l’on jouira du troublant plaisir de noyer le diable dans le Léthé… À découvrir de toute urgence.
Voir aussi : La sieste des hippocampes, Voici le temps des assassins, Fausses routes, Les Ardomphes.

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Yves Namur, Dis-moi quelque chose, Arfuyen, 2021.

Namur

          Les mots que l’on attend sont souvent plus urgents que ceux que l’on dit. Ces cent quinze textes sont autant de « prières adressées à l’inconnu, au lecteur éventuel et probablement à moi-même », confie Yves Namur. La similitude des premiers vers, « Dis-moi quelque chose », ainsi que la structure métrique récurrente (des sixains de deux, trois et un vers), la répartition en quatre saisons (qui commencent à l’automne et finissent à l’été) en font une longue litanie conjuratoire, qui invite à dresser la parole contre la morosité, la laideur ou la violence du monde.
          La construction de ces sixains, quoique identique, reste souple. Il s’y dessine des mouvements parfois opposés, de l’abattement au sursaut ou de l’exaltation au découragement, dans une lecture verticale qui pose un thème en deux vers, lui donne sa résonance en trois vers, le conclut ou le contredit en un vers.
          Parfois, les mots les plus forts, les plus chargés d’énergie, se retrouvent dans les deux premiers vers, comme au sommet de la construction poétique. On remonte du puits, on entrevoit l’insoupçonné, on ouvre, on réveille, on espère… Ce sont d’ailleurs les vers de l’obstination (par la répétition du même incipit) et de la confiance en l’autre (par la deuxième personne du singulier) : « Dis-moi quelque chose »… Le poème se construit alors dans une sorte d’amertume, le vers final, isolé, évoquant les profondeurs, la chute, la vie insoutenable. Mais à d’autres moments, ce sont des mots durs qui ouvrent le sixain : l’abîme, les ruines, l’ignorance… et le poème adopte alors le mouvement inverse d’une remontée vers la lumière, la vie, l’envie. Qu’importe d’ailleurs le sens que l’on donne à la lecture ? L’essentiel est le mouvement que la phrase imprime en nous. L’essentiel est de « rallumer les lampes pauvres », « d’attiser un grand feu », de faire danser la vie avec la folie, autour du feu…
          Certains de ces textes laissent une impression de profonde amertume, sinon de détresse ; d’autres nous parlent d’amour, de germination, de soif de vivre. Et d’autres (sont-ils les plus nombreux ou les plus marquants ?) m’ont parlé de la sérénité des retours de longs voyages, du nécessaire effacement de ce qui fut vécu, de ce qu’il faut « ignorer une fois pour toutes », lorsqu’il est plus sage de « ne rien savoir ou presque », et, peut-être, d’effacer demain. Mélancolie ? Peut-être, mais celle de l’apaisement final lorsque l’on a trop regardé, trop entendu, et que l’on s’aperçoit qu’il y a « trop de tout en fin de compte ».
          Cette lecture, ou ce voyage intérieur, en dit sans doute plus sur moi que sur Yves Namur, mais n’est-ce pas cela, après tout, la poésie ?
         
          « Dis-moi quelque chose
          Comme un grand besoin de larmes

          Quand la mer se retire
          Quand les forêts se dépeuplent
          Quand nos certitudes n’ont plus d’ailes

          Ni rien à espérer »

Voir aussi : La tristesse du figuier.

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Hubert Haddad, La Sirène d’Isé, Zulma, 2021.

Haddad

          Certains romans sont centrés sur des lieux plus encore que sur des personnages. Le hasard des parutions fait paraître au même moment un roman de Georges-Olivier Châteaureynaud et un roman d’Hubert Haddad qui m’évoquent la même remarque. Un lieu à l’abandon, vestige d’une gloire passée, aux confins du monde, et de nature labyrinthique. Le rapprochement s’arrête là. Les deux romanciers, qui ont tous deux participé à la Nouvelle Fiction, ont leur ton et leur écriture propres, immédiatement reconnaissables. Le labyrinthe d’Hubert Haddad est végétal, élevé sur la pointe sud de la baie d’Umwelt, à l’arrière d’un « drôle de château face au vide ». Le bâtiment, un sanatorium du XIXe siècle, se double ainsi d’une « forteresse arbustive », plantée comme « un défi d’espèce sauvage » dans un fortin de pierre conquis sur la lande.
          Le terme Umwelt, emprunté au comportementalisme, renvoie à la perception de l’environnement que chacun, animaux ou humains, peut avoir de son environnement selon les sens qu’il possède. Et c’est bien de cela qu’il s’agit dans cet étrange « création dédalique » conçue par le médecin du sanatorium selon des règles de géométrie fractale : le labyrinthe fonctionne comme un dispositif d’analyse comportementale qui peut provoquer un « collapsus émotionnel » lorsqu’on y interroge ses propres égarements. Il met celui qui s’y aventure en situation de proie, comme s’il était piégé dans une toile d’araignée non gluante. L’angoisse qu’il suscite, liée « à l’épouvante de la dévoration mandibulaire », déclencherait alors une sorte de violence évacuatrice supposée thérapeutique… à condition qu’il puisse en ressortir.
          Car ce lieu improbable répond également à une conception musicale, comme une matérialisation du « cercle des quintes », une projection de l’accord de septième diminuée… Une partition a servi de plan, et l’on n’en trouve la sortie qu’en déchiffrant les accords de la basse continue représentés par les haies. Son gardien est un jeune jardinier sourd, Malgorne, fils de Leeloo, une jeune femme internée d’une beauté folle que le médecin avait décidé de garder pour lui. Et c’est là que l’Umwelt prend toute sa signification. Seul un jeune homme sourd peut échapper au piège du labyrinthe musical, comme Ulysse, après s’être bouché les oreilles, échappe au chant des sirènes. Sa perception du labyrinthe passe par d’autres sens, qui lui permettent, notamment, de le retrouver dans la configuration du ciel déchiré par un éclair.
          Mais les pièges ne s’arrêtent pas là. Dans ce pays échoué au bord des flots, les sirènes ont d’autres apparences. Peirdre, la jeune fille du phare, et son amie Miranela, n’en sont-elles pas une réincarnation symbolique ? Précisément, Peirdre et Malgorne se rencontrent devant le corps d’un animal étrange échoué sur la plage, un monstre que l’on identifie à une « rhytine », croisement de sirène et de cachalot… Et à l’horizon passe lentement le cargo énigmatique, dont la… sirène est déclenchée par le capitaine Owen, père de Peirdre. Toutes ces thématiques se tissent entre elles autour d’un fil rouge, la perte et la rédemption. « Une fille peut-elle sauver son père du mauvais esprit de l’océan ? » Sans doute comme on sort du labyrinthe… Mais peut-être, aussi, n’arrivera-t-elle qu’à se perdre avec lui.
          Ces lieux et ces personnages véhiculent en effet le même sentiment de défaite, d’abandon, de lassitude. Le domaine sinistré, la route côtière menacée d’effondrement, le monstre échoué, le capitaine atteint d’une « forme de mélancolie butée », Malgorne lui-même qui sent que « quelque chose de vital lui échappe, comme le sang des veines »… Tout cela concourt à créer cette atmosphère morose, mais habitée du même espoir ténu. Celui de perpétuer un monde oublié aux valeurs désuètes, mais qui ne veut pas se laisser pas abattre. « On enfermerait aujourd’hui tous les génies de l’air et du feu, les héros et les dieux, la nature entière ! »
          Cette envoûtante et tragique histoire d’amour inabouti est servie par la langue somptueuse d’Hubert Haddad, aux métaphores parlantes, surtout lorsqu’il s’agit de traduire les mille nuances de la douleur : « On s’est penché sur elle avec des sourires en ciseaux » — « l’homme à la bonté déchirée » — « il y bredouille une langue de silence » — « la lumière soudain est comme une main tranchée »…

Voir aussi : Le camp du bandit mauresque, Petite suite cherbourgeoise, La culture de l'hystérie n'est pas une spécialité horticole, Le nouveau nouveau magasin d’écriture, Oholiba des songes, Palestine, Géométrie d'un rêve, Vent printanier, Opium Poppy, Sonetti di dolore, Le peintre d'éventail, Premières neiges sur Pondichéry, , Casting sauvage. Un monstre et un chaos.

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Muriel Augry, Encres lacérées, encres de Philippe Bouret, Iasi, Cronedit, 2020

Augry Bouret

          « Elles étaient » / « Elles seront » : deux volets d’un seul diptyque, à la fois poétique et visuel. Mais quand la poésie se voit, quand les encres parlent, la distinction entre les deux arts n’a plus de raison d’être. Ce sont des images qui nous sautent au visage dans les mots de Muriel Augry. Des guerrières en armure, lance au poing, taillant les jours, à califourchon, à l’assaut des désirs vrombissants. Y répondent des compositions abstraites de Philippes Bouret, discrètement sous-titrées « efemmérides » ou « éfemméros »… Des emboitages de formes, d’aspect métallique, aux griffes pointues, acérées, empreints d’une énergie conquérante. Éphémérides ? Oui, si les encres font écho aux « éphémères victoires » de Muriel Augry. Mais femmes, surtout, dans un entrelacement à la fois sensuel et menaçant de tentacules télescopiques. Les encres composent un écho lointain aux textes. Le lecteur y verra, s’il le souhaite, les « chevilles gantées dans des goussets de plomb », des « plumes acérées », le « jour taillé » ou « l’audace au poing » transperçant le bouclier de l’Académie et de la Maison de la Poésie… Mais il pourra aussi, s’il le préfère, projeter sur les textes les suggestions des encres, « l’éfemméride à la méduse » nuancera alors le carcan de l’identité, « l’éfemméride au double » donnera un autre sens aux parchemins portés dans le dos. Telle est la magie de ce mariage des encres.
          Le second volet — « Elles seront » — renonce aux termes violents, aux suggestions guerrières, et recourt à un vocabulaire plus sensuel, l’éventail des passions posé au creux des reins, la flûte aux lèvres, l’archet à la main.
                         Femmes de chair embrasées
                                        Elles iront
tandis que les encres, sans renoncer aux jaillissements télescopiques ni aux fils barbelés, y mêlent des courbes plus douces, seins et fesses ; les éfemméros succèdent alors aux éfemmérides pour se conclure dans une « extase » au sexe grand offert à la page. Appel à la complicité du lecteur, ce petit livre suscitera sans doute bien d’autres lectures, mais il ne pourra laisser indifférent.

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Voir aussi
:
Philippe Bouret, Cet enfant sans mot qui te commence, Ligne de fond.

Werner Lambersy, L’Agendada, Saison 3 : Amours, montage et illustrations Yves Barré, ficelle n° 144, janvier 2021.

Lambersy

          Voici trois ans que Werner Lambersy publie, pour la nouvelle année, un « agendada » thématique. Le premier était consacré aux dogmes, le deuxième aux arts. Celui-ci s’intitule « Amours », au pluriel, mais en parle volontiers au singulier. « Je n’ai pas pu mettre de mot sur l’amour, juste de l’amour sur les mots. » On l’aura compris : le principe de ces aphorismes n’est pas d’aligner des sentences définitives, mais au contraire d’éveiller par un clin d’œil malicieux la réflexion, l’échappée poétique, l’humour. On n’est pas loin, dans cet exercice, des poèmes brefs dont est familier l’auteur, haïkus écrits au pied du vent, sur une écaille de carpe ou à l’ombre du bonsaï. Ils ont en commun, outre la brièveté, l’étincelle du regard (sur une annonce de pharmacien), le petit geste (dégrafer un corsage), la fulgurance poétique (« La nuit remonte aux cuisses / le nylon de l’horizon »).
          Mais les aphorismes laissent plus de place à l’humour, aux jeux de mots (sacré cœur de Montmartre et sacré cul de Pigalle), aux formules percutantes (« je filme sans pellicule », dit le vieux soupirant), aux images flamboyantes (« Érection matinale, ou le lancer des couleurs sur un bateau pirate »). L’humour cependant reste dans les mots et souvent le ton est grave, mélancolique ou amer, en particulier lorsque la brutalité masculine s’en prend aux « profondeurs féminines », car « Il faut bien l’admettre : le pénis manque singulièrement d’humour ». Alors, même si ces aphorismes se veulent sans prétention, on les dégustera avec la gourmandise d’une complicité de gamins devant la boîte de chocolats. Car ils invitent à réinventer en permanence ce qui ne se conçoit que dans la fulgurance de l’instant, l’amour, la poésie, la beauté. « “Je t’aime” devrait rester un néologisme ».

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Voir aussi
: Parfum d'Apocalypse, Journal par-dessus bord, Cupra Marittima, À l'ombre du bonsaï, L'assèchement du Zuiderzee, Le mangeur de nèfles, Déluges et autres péripéties, Dernières nouvelles d'Ulysse, La perte du temps, Escaut ! salut, Ball-trap, La chute de la grande roue. Départs de feux, Bureau des solitudes,  La déclaration, Du crépuscule des corbeaux au crépuscule des colombes, Al-Andalus, Achille Island, Au pied du vent. Le Grand poème.
Ligne de fond. Le jour du chien qui boîte. Table d'écoute, Les convoyeurs attendent, Dormances, Et plus si affinités, Entrées maritimes.

Georges-Olivier Châteaureynaud, A cause de l’éternité, Grasset

Châteaureynaud

          Voilà le roman qu’attendaient tous les exilés d’Écorcheville, cette ville des bords du Styx, « face à l’inconnaissable et dans la proximité des prodiges », dont Georges-Olivier Châteaureynaud avait établi la chronique dans L’autre rive. Tous les exilés d’eux-mêmes et de la vie, « superlativement étrangers » au quotidien, « toujours entre être et non-être, au bord du néant ». Disons-le d’emblée : le défi difficile des « suites » est parfaitement relevé et, si les allusions au premier roman enrichissent la compréhension, sa lecture n’est nullement nécessaire pour goûter pleinement celui-ci. L’intrigue est simple et linéaire. Alphan, après ses études dans un pensionnat suisse, revient à Écorcheville pour se marier. Pris dans un délire de son père, il entre dans un étrange château dont il n’a plus envie de repartir lorsqu’il apprend la mort de sa fiancée. Mais le château lui-même est menacé de tomber dans l’héritage d’un magnat japonais…
          On retrouve dans ce deuxième volet l’atmosphère chère à l’auteur, ni réaliste, ni fantastique, mais dans un léger décalage dans la perception de la réalité comme de l’imaginaire. « L’étalon de la réalité n’est pas le même ici qu’ailleurs », remarque un personnage. Tel est le secret de ce récit : l’extraordinaire se mêle au quotidien comme s’il s’agissait de la chose la plus naturelle. On y vit dans la France d’aujourd’hui, avec des téléphones portables, des associations 1901, et l’on paie en euros l’obole à Charon. Les personnages ont face aux excentricités de leur univers les réactions de nos contemporains. Les enfants vont chercher dans la zone interdite des poussées d’adrénaline, les adolescents sont fascinés par les revues pornographiques, les adultes sont en quête d’âmes sœurs et les vieillards, quand ils ont réglé leurs problèmes de retraite, cherchent à fuir les Ehpad. La mise en scène de ces personnages outranciers ou farfelus reproduit notre société occidentale, où le pouvoir se partage entre grandes familles avant que l’élection d’un candidat populiste ne rebatte (provisoirement) les cartes. L’ailleurs n’est pas si loin de l’ici.
          Et pourtant, ici, il pleut des insectes ou des crapauds, on repêche des monstres dans le Styx, on les confine au musée de tératologie ou on les protège pour éviter qu’ils ne finissent en attractions touristiques. Ici, il faut se méfier des malfrats, car ils volent… dans les deux sens du terme. Ici, on a « des semelles de plomb mentales », et l’on envie vaguement ceux qui, nés ailleurs, vivent dans « une sorte d’ingénuité confortable ». On rêve de fuir, on fuit, on élève ses enfants dans des pensionnats suisses pour qu’ils épousent de riches héritières anglaises, mais rien à faire : ils reviennent. Parce qu’il y a une collusion secrète entre les hommes et les lieux. La mémoire est « brume et brumasse, brouillard et brouillasse » ; des nuages passent dans les regards ; on tombe comme une pierre tout au fond de soi-même…
          Peut-être est-ce par là qu’il faut entrer dans le roman : par les lieux, qui en sont les vrais personnages. Dans L’autre rive, le principal protagoniste était Écorcheville, la ville construite au bord du Styx, sur lequel une société anonyme voulait jeter un pont. Dans ce roman, c’est le château de Thétis d’Éparvay (un clin d’œil significatif à la ville des Ormeaux ou de La faculté des songes). Les lieux clos, déserts, isolés, sont familiers aux lecteurs de Châteaureynaud : îles désertes (Au fond du paradis, Mathieu Chain…), villas ou châteaux abandonnés (La Faculté des songes, Les Ormeaux)… Rassurants comme des refuges contre les vicissitudes de la vie et inquiétants dans leur abandon ou leur délabrement, comme s’ils attendaient sans impatience la fin du monde. Écorcheville et le château d’Éparvay sont des lieux frontières, au bord du monde pour le premier, au bord du temps pour le second. Ils sont à la fois immuables et précaires, figés dans des archaïsmes surprenants (l’esclavage est toujours légal à Écorcheville) et en total déliquescence. La ville d’Écorcheville ne parvient pas à rejoindre le Styx comme le château d’Épervay ne parvient pas à entrer dans l’éternité. Et pourtant, ils y ont déjà posé un pied. L’impression d’abandon est particulièrement forte dans ce roman. Les personnages ont vieilli, pris leur retraite, rejoint l’Ehpad, l’aéroport surdimensionné est vide, la Compagnie du Pont a fait faillite, les villas sont en désordre, les dépôts sont des dépotoirs, le château un capharnaüm délabré… Dans ce « château de la Belle au bois mourant », il faut cacher ses spécificités, les cornes sous une casquette, les sabots dans des bottines — mais comment cacher un Minotaure ou une sphinge ? L’un est à jamais enfermé dans son labyrinthe, l’autre meurt misérablement au musée de tératologie.
          On comprend que les personnages soient inquiets, furieux ou démoralisés. Ils ont baissé les bras et vivent dans l’engourdissement infini de leurs rêves ou de leur passé, piégés dans un temps qui s’étire, embourbés dans le temps comme dans les lieux. Ils ont perdu la notion de la durée — depuis combien de temps sont-ils au château ? Nul ne pourrait le dire, et pour cause : en y arrivant, ils ont rejoint une part ignorée d’eux-mêmes.
          Les lieux sont des personnages et les personnages, des lieux. La décrépitude du château répond à l’interminable agonie de la duchesse. L’instabilité du temps et des lieux (le château se recompose sans cesse comme une œuvre d’Escher) répond à celle de son plus ancien habitant, surnommé faute de mieux l’Ectoplasme, « coincé dans un présent sempiternel », sur lequel la réalité n’a pas plus de prise que le temps. C’est un des personnages les plus touchants de ce roman, dans son désespoir de ne pouvoir vivre, « à cause de l’éternité », pourrait-on dire, car si sa mémoire absolue lui donne une connaissance parfaite du monde, il n’a rien vécu et se désespère de n’être « pas vraiment un et raisonnablement invariable comme chacun ».
          Personnage clé, sans doute, et qui nous introduit dans une autre lecture de l’œuvre : un hommage à la littérature et, au-delà, une plongé dans l’imaginaire. L’Ectoplasme est le lecteur universel, qui « essaie comme des chapeaux toutes les destinées qui lui tombent sous les yeux ». Il est inséparable du conteur, un écrivain réfugié dans le château et qui en rompt la monotonie par des récits qui rebondissent de veillée en veillée dans une sorte de boudoir anglais. Comme jadis Mathieu Chain dans le roman éponyme, Brumaire est un écrivain échoué dans ce château improbable. Son identité cette fois ne fait aucun doute : par son physique, par ses œuvres, il évoque irrésistiblement Georges-Olivier Châteaureynaud. Effacé dans ses premières apparitions, il prend de plus en plus d’importance et, au détour d’une conversation sans sujet véritable, donne quelques clés d’interprétation.
          Le monde où vivent ces personnages est d’abord celui des livres, du cinéma, de la fiction. Le jeune Astérion perdu dans son labyrinthe est un hommage à l’Aleph de Borges — le lecteur identifiera çà ou là quelques clins d’œil de ce type ! Si l’on croise au passage des personnages des précédents romans de l’auteur (Mathieu Chain, Lola Balbo…), on traverse au hasard des pérégrinations la place Cornélius Farouk, dédiée à un fantôme ironique de la littérature française… Mais la fiction devient structurante lorsqu’elle conditionne les comportements des personnages — s’il faut choisir une arme pour se défendre, on brandira un browning comme sur les affiches des films policiers. Et le gamin Minotaure enfermé dans son labyrinthe évoque au protagoniste son éducation dans un pensionnat suisse.
          Plus largement, c’est l’imaginaire que met en scène ce château, l’imaginaire sans lequel l’homme ne peut vivre et que, souvent, il préfère ignorer, l’imaginaire dans toutes ses composantes : les fictions racontées par Brumaire, bien sûr, mais aussi les mensonges dans lesquels s’enfonce Alphan, ou les rêves, qui semblent avoir autant de réalité que les péripéties de la vie… L’imaginaire dans lequel les personnages trouvent refuge lorsqu’ils ont été blessés par la vie. « Nous constituons un pittoresque club de frileux qui s’efforcent de se tenir chaud », avoue l’un d’eux, on se frotte les uns aux autres pour soigner ses blessures et on se raconte des histoires pour oublier le passé, comme si une vie rêvée pouvait se substituer aux vies meurtries. Le château est la concrétisation spectaculaire de ce réservoir de ce qui pourrait, ou devrait exister. Tout ce qui est possible semble y avoir été remisé, sans inventaire possible (un huissier chargé de le dresser en fait l’amère expérience !), dans des pièces qui se multiplient à l’infini, dans une géographie mouvante, où il suffit souvent de penser à une chose pour se retrouver à l’endroit où elle existe. Selon son humeur, on peut parcourir un couloir en plusieurs heures ou quelques minutes — à la vitesse, en fait, de la pensée, ou de l’imagination. Aussi ne faut-il pas s’étonner qu’il ne soit que la projection des personnages, « hanté d’occupants issus, pour certains, de la mémoire d’Alphan ». Ou, à l’inverse, que les personnages soient la projection de l’univers, n’est-ce pas la même chose ? Les circonstances ont fait d’Alphan un personnage de roman : « Un hasard romancier vous a jeté dans son roman ». À moins qu’il ne soit « captif d’un rêve éveillé de son père ». L’imaginaire inclut ce qui l’inclut : Escher, Escher, quand tu nous tiens…
          Si l’on entre dans ce royaume ignoré, il devient impossible d’en sortir, car il finit par nous faire douter de la réalité du monde quotidien, tant il semble plus réel que le réel. « Ailleurs, le monde n’existe pas vraiment, non ? C’est une sorte de… de racontar ! » Alphan, reclus dans le château, finit par considérer le reste du monde comme un théâtre illusoire, « les protagonistes de la comédie du pouvoir au sein d’Écorcheville lui apparaissaient sous l’aspect de marionnettes aux voix criardes, amusant la galerie depuis un castelet dérisoire. » Ce rapport au monde et à l
imaginaire ancre Georges-Olivier Châteaureynaud dans la Nouvelle Fiction, à laquelle il participa dans les années 1990. En fin de compte, l’immersion dans l’imaginaire nous interroge sur le sens de la vie. L’univers dans lequel nous vivons est soumis au hasard. Face au caractère « foncièrement aléatoire de l’existence », les occupants du château découvrent une « nécessité arbitraire » qui se substitue au hasard. Ici, enfin, on peut « se croire missionné, prédestiné, absous quoi qu’il arrive, du moment qu’on a rempli le contrat signé avec soi-même ». Entre hasard et nécessité, tout prend sens.
          Cette « nécessité arbitraire », qui panse les plaies du hasard sans nous soumettre à un destin inexorable, délivre les personnage d’une « solitude ontologique », celle d’une existence que l’on ne vit pas vraiment, dont on est trop souvent le spectateur. Tel l’ectoplasme qui ne peut vivre que par le biais de ses lectures, les personnages ont peur de ne pas ressentir pleinement les événements. Au fond, Alphan qui craint de ne pas s’émouvoir comme il le devrait de la mort de sa fiancée, semble incapable d’un lien concret et direct avec ses proches et finit par se demander qui attache une réelle importance à sa présence sur Terre. « Le monde était donc un désert, tout juste peuplé de quelques silhouettes qui pouvaient à tout instant s’évanouir ». Telle est la « solitude ontologique » qui affecte tous les personnages. Les monstres venus d’au-delà du Styx n’ont pas leur place à Écorcheville. Les plus touchants de ces personnages sont en quête désespérée d’amis — l’Ectoplasme incapable de vivre ou Astérion, le Minotaure reclus de peur d’être enfermé dans un musée. Ou dans l’impossibilité de nouer une relation sincère, enfermés dans le secret de leur vie passée, comme le médecin terroriste, ou dans celui d’un ami à protéger, comme Ekatarina qui ne peut révéler l’existence du Minotaure. Au fond, ils sont terriblement humains, ces monstres crachés de l’au-delà, ces hommes échoués aux limites de l’univers, qui se retrouvent à la frontière entre leurs deux mondes.
          Mais, surtout, au-delà de l’analyse et des références littéraires, on goûtera ici la somptueuse écriture d’un écrivain qui maîtrise parfaitement toutes les ressources de sa langue, de la notation brève aux phrases sinueuses, des descriptions aux dialogues, de l’évocation d’atmosphères (repas, soirées, averses…) à l’irruption des événements (assassinat, crash, incendie…), avec des formules percutantes, teintées d’ironie ou de morosité. Un gigolo vieillissant n’est plus « qu’un phénix très intermittent », un mélancolique « reprend du poil de la bête de scène », les journaux lus évoquent les reliefs d’un repas — « miettes de mots, épluchures d’articles et phrases rongées comme des os »… Chacun y puisera ses trésors comme les personnages emportent un souvenir privilégié du château détruit de l’imaginaire.

Voir aussi : Petite suite cherbourgeoise, Singe savant tabassé par deux clowns, L'autre rive, Le corps de l'autre, Résidence dernière, Le goût de l'ombre. Aucun été n'est éternel, De l'autre côté d'Alice, Contre la perte et l'oubli de tout.

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Françoise Henry, Loin du soleil, éditions du Rocher, 2021.

Henry

          « C’est fou comme on se laisse faire par ce que pense, ou veut, la majorité. » La remarque est glissée, anodine, dans les premières pages. Elle pourrait être une des clés de ce roman tout en pudeur, en signes discrets, en incertitudes. Du principal protagoniste, nous ne connaissons d’abord que ses lunettes rondes, aux grosses montures, pour cacher ses yeux en amande, trop éloignés l’un de l’autre. Rien ne sera dit. À nous de nous demander pourquoi il a été un enfant retardé et pourquoi, à trente ans, il est toujours analphabète. Pourquoi il est si candide, prenant les expressions au pied de la lettre (quand on lui dit que sa mère est au ciel, il imagine qu’elle est partie en avion) et prêt à se laisser dépouiller par son oncle de son héritage.
          Loïc est « un cas de mobilité sociale descendante, c’est comme ça qu’on dit, paraît-il ». Le roman, écrit à la deuxième personne du singulier, le suit durant ses trente premières années de revers en revers. Enfant de l’amour, mais orphelin de mère à six ans ; grandissant entre un père alcoolique et une belle-mère qui le dédaigne, il endosse avec résignation le rôle d’idiot du village, « un peu voleur sur les bords, ingérable, ne travaillant pas à l’école, indiscipliné, et ne tenant jamais en place sur ta chaise ». S’il s’enfuit pour se réfugier chez ses grands-parents maternels, c’est pour se trouver persécuté par un oncle qui le considère comme un intrus. Comment pourrait-il se défendre ? « Toi, tu recevais sans broncher ces coups de poing vocaux. » Pour l’entourage, il est disparu soudainement, « comme on efface un nom sur un tableau ». Tout juste parvient-il à se trouver un père d’emprunt, le ramoneur du village qui l’emploie au noir. Au moins gagne-t-il un peu d’argent « à la suie de son front ».
          L’alcoolisme du père, l’illettrisme du fils, la violence conjugale, la marâtre mauvaise, l’oncle odieux : on se dit que c’est trop, qu’on noircit le tableau à souhait. Bien sûr, on est « dans la campagne profonde », à l’époque où l’on compte en francs, mais il y a la voisine, aide-soignante pour personnes âgées, habituée peut-on croire à dépister les cas sociaux… C’est alors qu’on se rend compte qu’on est parti sur une fausse piste. Non, on n’est pas dans un roman d’Hector Malot. On s’est laissé entraîner (avec la complicité malicieuse de l’auteur) par ses souvenirs littéraires. La mère de Loïc était surnommée la « Madame Bovary du coin », mais par les « intellectuels estivaux » (au temps pour nous !). Le père, couvreur alcoolique tombant du toit, nous a fait penser à Zola ; la spoliation d’héritage, à Balzac. Mais nous ne sommes ni dans Ursule Mirouët, ni dans l’Assommoir !
          Alors on repense à la petite phrase du début… « C’est fou comme on se laisse faire par ce que pense, ou veut, la majorité. » Tel est le sujet du roman : non l’histoire de Loïc (le « tu »), mais celle de sa voisine (le « je), l’observatrice, Greta, qui observe, écoute, mais imagine, aussi, ce dont elle n’a pas eu connaissance. Elle souffre d’une maladie orpheline, une photodermatose de la peau, qui lui interdit toute exposition aux ultraviolets, donc au soleil.
C’est elle qui reste « loin du soleil », au sens propre, quand Loïc l’est au sens figuré. Un personnage de l’ombre, à l’opposé de Nadine, la mère de Loïc, qui s’exposait au soleil « à en mourir ». Le parallélisme est manifeste, et significatif. Nadine, la jeune femme solaire, « montée au ciel » en laissant Loïc démuni ; Greta, vouée à la pénombre, qui endossera un rôle maternel, comme « une subrogée fantôme ».
           Car Greta elle-même ne peut concevoir sa photodermatose comme une fatalité. « Pourquoi ai-je cette maladie ? Quelle punition, et pour quel crime ? » Devoir se cacher de la lumière : n’est-ce pas plutôt la punition de celle qui n’a pas voulu affronter la réalité ? De petites notations nous mettent la puce à l’oreille. Loïc vole-t-il un billet de dix francs ? « Je ne veux rien savoir de plus. » Son père revient-il d’une cure de désintoxication ? « Je faisais comme si je ne savais pas ». Quant à ce que vit le garçon presque sous ses yeux : « Quand on soupçonne un drame il arrive qu’on fuie, pour ne pas mettre les pieds dedans. » Le roman sera celui de la fuite de Greta, plus que de la disparition de Loïc : ce n’est que dans les dernières pages qu’elle endossera véritablement le rôle qui lui est dévolu.
          Et plus largement, c’est le drame de toute la famille, de tout le village. Le père refuse de voir son problème d’alcoolisme et, quand on le lui montre, il se trouve « interdit de déni » ! Les voisins parisiens retournent à la capitale. Les voisins, à leur quotidien. « On a de grands élans comme ça, on a les yeux embués quand on en parle, puis on se retrouve vite coincé dans ses habitudes. » Narré par une femme qui doit fuir la lumière, le roman tout entier est celui de l’aveuglement volontaire.
          Voué à un « ensevelissement programmé », Loïc parviendra-t-il à échapper à son destin ? Le roman nous laissera prudemment dans l’incertitude. Deux mouvements opposés y maintiennent la tension. Tantôt, on insiste sur la déchéance du père et le salut du fils. Tantôt, sur le parallélisme entre leurs destins — Loïc se met à boire comme son père, il devient couvreur comme lui… Ce n’est peut-être pas le principal. L’important, c’est que celui qui n’était rien — un « mauvais souvenir » qui « gâcherait la pellicule » — soit devenu quelqu’un. Pour son oncle, un héritier, qui menace son propre héritage (et peu importe, en fin de compte, s’il obtiendra gain de cause ou non). Pour son père, un « compagnon de beuverie » : « C’est une place terrible, mais c’est toujours une place. Même bradée, tu la prends. » Exister, c’est aussi se retrouver un jour dans la lumière, cesser d’être « loin du soleil ».


Voir aussi : Le drapeau de Picasso, Plusieurs mois d'avril, Sans garde-fou, Juste avant l'hiver. Jamais le droit de crier.

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